Isolez-vous quelques instants. Faites le silence autour de vous et fermez les yeux. Imaginez une vie dans laquelle les forêts seraient votre seul foyer, dans laquelle votre seul moteur serait l’appel de la montagne, dans laquelle la nature serait la seule richesse possible et dans laquelle chaque sentier vous mènerait vers la liberté la plus totale. C’est cette existence sans compromis que nous dévoile Alexis Jenni en se penchant sur l’histoire de John Muir, un aventurier, naturaliste et défenseur des grands espaces américains méconnu en France et accessoirement fondateur du parc national de Yosemite, en Californie.
Dans cette biographie, Jenni nous fait voyager dans les vallées, les forêts et les montagnes de l’ouest américain, sur les traces de ce pionnier de l’écologie qui décida de sacrifier tout confort matériel au profit d’une connexion intime avec la nature, quitte à vivre en marge des conventions. En faisant la connaissance de Muir, vous remettrez en question vos propres choix de vie, vos priorités ainsi que votre rapport à la nature.
Itinéraire d’un aventurier
Au départ, l’existence de Muir est celle d’un enfant de son époque. Né au XIXe siècle dans une Écosse rurale marquée par les pénuries, Muir est adolescent lorsque lui et sa famille débarquent en Amérique en quête d’une vie meilleure. Dans un décor digne de La Petite Maison dans la Prairie, l’intelligence de Muir semble le destiner à quitter tôt ou tard sa ferme du Wisconsin pour embrasser une brillante carrière d’ingénieur voire d’industriel prospère. Pour faire court, on l’imagine davantage suivre le parcours d’un John D. Rockefeller que celui d’un Charles Ingalls. Mais dans cette Amérique de la conquête débridée vers l’ouest, Muir ne peut réprimer son amour viscéral pour la nature. Loin des villes et de la vie conventionnelle, il décide de devenir vagabond et d’élire domicile dans les montagnes de la Sierra Nevada et les forêts du Midwest. Pour cet ermite moderne capable de tomber en extase pendant plusieurs jours devant la beauté d’un orage violent, la nature est un sanctuaire qu’il faut préserver des ravages de l’industrialisation sans limite qui s’annonce déjà.
L’auteur nous présente l’odyssée de Muir sous la forme du voyage initiatique d’un Ulysse du XIXe siècle en quête de sens, qui va jusqu’au refus radical de la vie confortable et décide de se perdre dans la nature. En choisissant délibérément la simplicité et le dénuement matériel, ce grand homme dégingandé à la longue barbe, qui était capable de se nourrir exclusivement d’herbes et de racines pendant des mois, s’impose comme une figure intemporelle, et ce, bien qu’il soit mort il y a plus d’un siècle. Parce que son choix est un choix aussi fascinant que dérangeant.
La difficulté de raconter la vie d’un vagabond
En redécouvrant pour le lecteur francophone ce personnage bien connu aux États-Unis, qui a notamment convaincu Theodore Roosevelt de créer le parc national de Yosemite, Jenni nous propose une rencontre passionnante avec une figure emblématique de l’écologie authentique et primitive (celle d’avant Noël Mamère et Daniel Cohn-Bendit). En effet, il ne faut pas oublier que cet homme en décalage avec ses semblables a vécu l’époque de la conquête effrénée de cette partie de l’Amérique, marquée par le développement du chemin de fer, la déforestation massive et l’expansion humaine incontrôlée au détriment de la vie sauvage.
Si John Muir était un apôtre de la liberté, il faut bien souligner que son biographe prend lui aussi certaines libertés stylistiques. Ainsi, un biographe qui n’hésite pas à parler de lui-même et de sa propre vie en se comparant au « biographé » peut s’avérer agaçant par moments. Un biographe qui ne s’est pas déplacé sur les traces du « biographé », que ce soit en Écosse ou en Californie, peut paraître peu rigoureux. Un biographe qui compare un village écossais au bord de la mer du Nord avec la côte bretonne ou Yosemite avec le Jura, parce que c’est tout ce qu’il connaît, peut faire sourire. Mais au fond, l’auteur n’a pas d’autre choix que de s’effacer devant la figure hors du commun de John Muir. En effet, l’engagement jusqu’au-boutiste de Muir, son questionnement écologique, sa volonté de préservation de la nature, son mépris pour la richesse matérielle et son refus des conventions sont des thèmes transcendantaux qui dépassent la question de la qualité technique de la biographie.
Une vie entre idéal et radicalité
La vie de vagabond de John Muir vous invite à revoir vos propres priorités. Dans une société qui prônait la réussite matérielle (comme la nôtre), à une époque où tout semblait possible grâce aux innovations technologiques (comme la nôtre), Muir choisit un autre mode de vie, guidé par un retour aux valeurs simples et essentielles. Loin des faux-semblants, la vie de cet éternel aventurier, qui corrigeait encore sur son lit de mort le récit de ses voyages en Alaska, vous pousse à vous interroger sur votre rapport à la nature mais aussi à la liberté.
Alors, oui, on peut tout à fait se poser la question : n’est-ce pas une vie égoïste ? Peut-on réellement vivre en dehors des normes, loin de toute responsabilité sociale ? Indéniablement, la vie choisie par Muir l’a contraint à beaucoup de sacrifices. Elle l’a obligé à renoncer à une vie de famille stable et elle a fait de la faim, du froid et de la maladie ses compagnons de route. Mais c’est bien là toute la question : quelles concessions seriez-vous prêts à faire pour vivre en accord avec vos valeurs ?
Des choix à méditer
Que vous vous sentiez en décalage avec le monde moderne ou que vous soyez un amoureux transi de la nature, ce livre a tout pour vous plaire. Il vous plaira aussi si vous êtes un ardent défenseur de la liberté sous toutes ses formes car l’ouvrage est une invitation à repenser vos priorités, à ralentir et à contempler la nature et la société d’un autre œil. Si vous sentez le besoin de vous reconnecter à votre environnement ou si vous vous interrogez sur les limites d’une société axée sur la croissance et l’enrichissement « vers l’infini et au-delà », courez dans les rayons de votre librairie.
À l’inverse, si vous feuilletez le bouquin pendant vos 50 minutes de trajet quotidien en RER/TER/métro/bus (effluves d’aisselles comprises) sur le chemin de votre open space en espérant ne pas arriver trop en retard et assurer pendant votre « prez » du lendemain, le livre peut vous paraître déconcertant. Voire carrément déroutant. Si vous attendez impatiemment de pouvoir vous payer le dernier SUV/engin électronique/sac de haute couture à la mode ou un autre voyage all inclusive dans un resort à l’autre bout du monde, c’est aussi l’issue la plus probable. Ceci dit, nous sommes prêts à parier que même dans ce cas-là vous y trouverez matière à réflexion.
Cette biographie ne vous invite pas simplement à découvrir la vie d’un homme hors du commun, c’est une violente déclaration d’amour à la liberté qui fait la part belle à la quête de sens et d’authenticité. Véritable hymne à la nature, à la paix et au silence des montagnes, elle remet en question l’intégralité de notre mode de vie, de même que notre dépendance aux biens matériels.
Êtes-vous prêt à suivre les pas de John Muir et à découvrir vous aussi vos propres montagnes, vallées et forêts intérieures ?