Avec Humus, Gaspard Koenig signe son cinquième roman et remporte le Prix Interallié 2023, le Prix Jean-Giono et le Prix Transfuge avant d’être finaliste du Prix Goncourt. Rien que ça. L’auteur inscrit sa réflexion à la lisière du romanesque et du philosophique ; entre Balzac et Heidegger, Flaubert et Thoreau, Zola et Schoelcher. Gaspard Koenig ou l’épopée contemporaine d’une nouvelle génération en quête de sens.
Humus, c’est d’abord un roman qui explore le gouffre sociologique — donc culturel — qui sépare a priori les deux protagonistes : Arthur et Kevin. Ou, pour parler en termes bourdieusiens, le premier peut se targuer d’un capital symbolique pas ridicule du tout tandis que son ami, Kevin, peine à dissimuler son inexistence absolue. C’est donc l’histoire d’un fils de bourgeois (Arthur) et d’un fils de prolétaires (Kevin) qui se rencontrent à AgroParisTech, antre prestigieux de l’agronomie parisienne et française.
Les deux amis y étudient, y festoient, y font des plans sur la comète. Puis leurs rêves respectifs s’affinent : le Parisien fantasme la vie rurale ; le provincial entrevoit peut-être son avenir dans le tourbillon de la grande vie citadine et mondaine. Mais très vite, les certitudes s’étiolent et les aspirations changent. D’un mot : l’illusion condamne à la désillusion. Et sur ce point, Gaspard Koenig évite tous les écueils possibles. Sans idéalisme, sans angélisme, sans naïveté, l’auteur dresse un portrait a priori fidèle des tracas qu’impliquent les deux choix de vie. Aucune opposition manichéenne ne vient ternir la justesse du propos ; il n’y a pas — jamais — la campagne écologique qui fait du bien (le bien) d’un côté et la méchante ville polluante et surfaite de l’autre.
C’était un pari : les vers de terre irriguent tout le roman. Leur présence paraît d’abord saugrenue, puis très vite, en fait, cette obsession s’avère fondée. J’en profite d’ailleurs pour préciser que ce roman est, à propos des lombrics, très instructif. J’ai appris beaucoup de choses ; par exemple, que les vers de terre bouffaient à peu près tout et étaient à peu près capables de tout digérer. Pas de lourdeur après avoir mangé un peu trop de crème au beurre — voyez ce que je veux dire ? Nous autres, pauvres humains, sommes vraiment peu de chose.
De manière générale, j’ai particulièrement apprécié la plume épurée et fluide de Gaspard Koenig — l’art de raconter une histoire, au sens le plus noble du terme. C’est d’ailleurs précisément ce que je craignais. Je veux dire, je connaissais le Gaspard Koenig philosophe, pas le romancier. Je ne l’avais en effet jamais lu. Bien que j’adore la philosophie, que je l’ai même étudiée, je n’avais pas spécialement envie de devoir lire le roman avec un Larousse et un précis de philosophie à portée de main. C’est loin d’être le cas. J’ai dévoré le bouquin, qui happe sans cesse son lecteur.
Autre point subtil (et réussi) : la ligne de crête sur laquelle se situe l’intrigue, entre pure fiction et presque-réalité (alerte spoiler : Thomas Pesquet entre en scène à plusieurs reprises). Quant à la chute, je l’ai trouvée peut-être un poil trop ouvertement politique. Je choisis ce mot à dessein, et ne choisirais d’ailleurs qu’un seul et unique adjectif pour qualifier la fin de ce roman. Il faut absolument que vous vous fassiez votre opinion propre. Alors, tous à votre Humus !