Dante’s Inferno : quand le jeu vidéo trahit Dante pour mieux l’incarner

Adapter La Divine Comédie de Dante Alighieri en jeu vidéo ?! Il faut être fou ou génial, ou avec de la chance, un peu de deux. En 2010, le studio Visceral Games tente de prouver les deux avec Dante’s Inferno sur PS3 et Xbox 360. Une adaptation libre, mais pas trop, de la vision infernale du poète italien, sauf que ! Au lieu d’être la quête atmosphérique, poétique et réflexive d’un auteur littéraire, cet enfer sera celui d’un croisé violent et très en colère. Il s’appelle toujours Dante, il est toujours italien, et il parcourt toujours l’Enfer à la recherche de sa bien-aimée Béatrice. Sauf que là où il passe, les trépassés y repassent ! 

Malgré les apparences, Dante’s Inferno n’est pas qu’un bête jeu vidéo. S’il reprend une formule populaire sans la transcender, il s’agit bien d’une adaptation au sens noble. Le passage d’un média à un autre s’est fait en réfléchissant un peu. Comment une expérience immersive, pensée avant tout pour divertir, pourrait-elle adapter fidèlement une œuvre littéraire aussi atypique qu’emblématique ? En suivant les traces des adaptations atmosphériques de H.P. Lovecraft, mélangeant enquête et terreur ? Que nenni ! En tuant tout le monde, pardi ! Et quel meilleur genre pour ça que le hack’n slash ?

© Dante’s Inferno — Visceral Games / Electronic Arts (2010)

Du poème mystique au beat’em all brutal

À l’origine, La Divine Comédie est un poème allégorique majeur de la littérature italienne, rédigé entre 1303 et 1321. Dante y raconte son voyage imaginaire à travers l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, guidé par Virgile, dans une quête de rédemption spirituelle. L’œuvre originale, profondément théologique et symbolique, repose sur la force du verbe, la construction poétique, et une morale tournée vers la foi et la raison.

Visceral Games, de son côté, n’a gardé que la première partie se déroulant en Enfer. Et encore, il fallait l’adapter pour un public de joueurs habitués à des titres d’action comme God of War. Le jeu vidéo n’est plus une quête spirituelle, mais une descente vengeresse et viscérale. Exit le poète méditatif. Dante devient un chevalier croisé, bardé d’acier et tourmenté. Un guerrier fraîchement rentré au pays, qui va devoir sauver l’âme de sa bien-aimée Béatrice, enlevée sous ses yeux par Satan en personne ! 

Virgile va le guider dans son périple, mais pas question de perdre du temps en palabres. Rencontré à chaque changement de tableau, le poète récite ses vers pour présenter les lieux. Notre avatar n’écoute que d’une oreille, impatient d’aller trancher, fouetter et absoudre tout ce qui se trouvera sur le chemin.

Le neuf cercles vus à la troisième personne

Dante’s Inferno est un beat’em all pur jus, où chaque cercle de l’Enfer correspond à un niveau thématique : la Luxure, la Gourmandise, l’Avarice, la Colère, etc. On y affronte des hordes de damnés, de démons grotesques et de boss titanesques, chacun étant inspiré, parfois très librement, des péchés qu’ils incarnent.

Côté gameplay, c’est du solide. Le système de combat reprend largement celui de God of War II : attaques rapides à l’aide d’un armement à longue portée, combos aériens, exécutions spectaculaires et quelques QTE bien sentis. Dante manie deux armes symboliques : la faux de la Mort, qu’il lui a littéralement arrachée des mains, et la croix de Béatrice, qui permet de « purifier » ses ennemis. 

Armé de deux outils antinomiques, la dualité entre punir et absoudre devient une mécanique centrale du jeu. Chaque âme rencontrée peut être sauvée ou condamnée via un mini-jeu. Vos choix et résultats débloquent des pouvoirs spécifiques, sans pour autant influencer l’issue de l’histoire. Soyez bons ou déchaînez-vous sans honte !

© Dante’s Inferno — Visceral Games / Electronic Arts (2010)

Interdit aux âmes sensibles

Le jeu excelle dans sa direction artistique. Chaque cercle a sa personnalité, sa texture et son code couleur. L’Enfer n’a jamais paru aussi organique, aussi sale, aussi vivant. Certains niveaux marquent durablement la rétine : la Luxure aux abominations sensuelles, la Gourmandise et ses parois de chair, l’Avarice dégoulinant d’or brûlant… 

Le jeu assume être un récit d’horreur spectaculaire. La classification est mise au défi. Dante’s Inferno n’est pas seulement gore et allusif comme God of War et ses scènes de coït hors-champ. Il va plus loin dans la représentation sexuelle et les thématiques dérangeantes. Après tout, nous sommes en Enfer, alors pourquoi se retenir ? Ici finissent les suicidés, les avares, les égoïstes, femmes, jeunes, même les bébés… tous d’une humeur massacrante, évidemment. 

Des enfants morts-nés veulent vous écorcher, et les femmes bannies dans la Luxure vous attaquent avec un appendice suspect entre les jambes. Quant à l’histoire personnelle de Dante, littéralement cousue sur son torse, elle se déroule en flashbacks animés, lesquels trouvent un écho douloureux en Enfer. Trahison, vol, luxure, abus, suicide, Alighieri et sa famille ont décidément tous les vices, et rien pour se racheter.

Quand le sacré devient interactif

Le level design est linéaire, sans exploration, et la répétitivité du combat finit par peser. Mais il est difficile de nier l’efficacité du rythme, soutenu par une bande-son chorale et oppressante, qui donne au moindre affrontement un souffle épique et des frissons dans le dos. 

La vraie réussite de Dante’s Inferno tient moins à ses mécaniques qu’à sa manière d’adapter un texte impossible. Visceral n’a pas reproduit à la virgule près la prose de Dante, mais en a extrait la structure symbolique. Chaque cercle devient un niveau de jeu ; chaque péché, un décor avec son boss. Comme susmentionné, la narration glisse subtilement du religieux au personnel, avec la confrontation entre Dante et ses proches, sur le chemin vers Béatrice. Qui a-t-il sacrifié dans la vie, et que va-t-il sacrifier maintenant ? Le salut de son âme est-il seulement possible ?

L’intelligence du jeu, c’est de transformer la rédemption spirituelle en progression ludique. Le joueur, en traversant les neuf cercles, vit le parcours de Dante, non comme une leçon morale, mais comme une expérience physique. La douleur, la peur et la rage nous éprouvent. À mesure qu’on avance, la violence se fait moins gratuite. Elle devient catharsis, rythmée par les grognements et les cris de notre avatar furieux.

L’enfer du succès

Pour couronner le tout, le jeu multiplie les références visuelles à la peinture et à la sculpture médiévales : corps tordus à la Jérôme Bosch, architectures infernales inspirées de Gustave Doré, lumières baroques rappelant les fresques des églises… Dante’s Inferno ne fait pas qu’adapter un texte, mais retranscrit tout un imaginaire collectif en rapport à l’Enfer.

C’est un jeu d’action-horreur extrême, qui entend bien nous choquer, sans pour autant nous dégoûter d’y jouer. Malgré la maturité des thèmes (voire cruauté), le gameplay excitant et les différents décors font de cette épopée un véritable train fantôme d’une saveur inédite. Comme Dante, les plus courageux seront curieux de s’enfoncer toujours plus, séduits par sa débauche visuelle et sa violence cathartique. 

Malgré des critiques globalement positives, Dante’s Inferno n’a pas rencontré le triomphe de God of War. Beaucoup l’ont vu comme une copie assumée, voire opportuniste. Pourtant, quinze ans plus tard, il reste unique dans sa manière de réconcilier jeu vidéo et littérature classique. Là où tant d’adaptations échouent à moderniser leurs sources, Dante’s Inferno ose la trahir pour mieux l’incarner.

Fun fact : Une suite était envisagée pour adapter le deuxième acte de la Divine Comédie. Dante traversait cette fois le Purgatoire, une tour montant aux cieux dont chaque niveau représentait l'un des sept péchés capitaux. Déçu par les ventes de Dante's Inferno, l'éditeur ne valida pas le projet.

© Dante’s Inferno — Visceral Games / Electronic Arts (2010)

Dante’s Inferno, un poème à jouer

L’adaptation n’est pas ici un simple transfert, mais une réinterprétation. En transformant un voyage poétique en épopée brutale, Visceral Games a redonné au texte une forme d’universalité. Dante’s Inferno ne récite pas Dante, il le fait vivre, suer et saigner. L’Enfer devient un terrain de jeu, mais aussi un miroir moral, où le joueur, comme le poète, avance pour se comprendre lui-même. Le combat contre soi-même ne se suit plus. Il se vit avec une intensité propre au jeu, d’autant que rarement une grosse production vidéoludique aura confronté si frontement sang et sacré, humain et divin, violence et religion. 

Aujourd’hui encore, ce titre reste un cas à part. Ni chef-d’œuvre oublié, ni simple clone de God of War, c’est une tentative sincère de transformer la littérature en expérience interactive. Si Dante écrivait que « l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles » était la fin de toute chose, Visceral Games nous rappelle que l’amour (et la faute) peuvent aussi se jouer sans remords.

Dante’s Inferno est sorti sur PS3, Xbox 360 et PSP, et reste jouable sur les consoles modernes grâce à la rétrocompatibilité Xbox. Si vous n’avez jamais eu le courage de lire La Divine Comédie, ce jeu vous offrira, à sa façon, un aller simple pour l’Enfer.

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A propos de l'auteur ...

Peter Noria
Peter est ancien étudiant en cinéma, fan de films et de jeux vidéo narratifs. Auteur auto-édité il est spécialisé dans l’action, l’aventure et le thriller.
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