Running Man (1987) : le film qui a mieux vu le futur que le livre

Le cinéma est jeune comparé à la littérature. Pourtant il a évolué à une vitesse folle depuis son apparition à la fin du XIXe siècle. La technologie, les cascades et les effets spéciaux ont permis aux livres les plus captivants de prendre vie à l’écran. Or, parfois, grâce à l’initiative et à la créativité des faiseurs d’images, le film est devenu la référence culturelle du grand public.

Ce n’est plus un secret, Richard Bachman est un pseudonyme pour Stephen King dans les années 1980. À l’époque, l’astuce avait permis à l’auteur de contourner son quota d’œuvres par an et de publier plus d’ouvrages, dont celui qui nous intéresse ici. Et à l’instar de bien d’autres, Running Man a donc eu sa version ciné. Le livre a beau dater de 1982, il n’y a eu qu’une seule adaptation officielle, celle de 1987… Jusqu’à récemment, quand le réalisateur britannique Edgar Wright (Shaun of the Dead, Baby Driver) a réalisé une réactualisation, plus adaptation du livre que remake du film. Car le film des années 1980 n’a que très peu de choses en commun avec le livre. Et s’ils ont tous deux bien vieilli dans l’idée, la version ciné de jadis est celle qui a le mieux dépeint, pour l’instant, la société et la télé du XXIe siècle.

De quoi ça parle ? Running Man de Bachman-King (1982) vs Running Man de Paul Michael Glaser (1987)

Le roman prend place en 2025. L’Amérique est une société dystopique gouvernée par les médias. Ben Richards est chômeur, avec une femme et une enfant malade sur les bras. Il postule à une chaîne de télé pour participer à un jeu, n’importe lequel, dans l’espoir de gagner assez d’argent. Il est sélectionné pour Running Man, le programme le plus populaire, mais aussi le plus dangereux. Les candidats deviennent des fugitifs recherchés par tout le monde dans le pays. Avec quelques autres, Ben a trente jours pour échapper aux journaux, aux citoyens, à la police et aux chasseurs de prime de la chaîne. En contrepartie, il doit fournir régulièrement des preuves d’être encore en vie. Plus il reste longtemps en course, plus il gagne d’argent pour sa famille. Mais il ne faut pas se leurrer, personne n’a jamais tenu jusqu’au bout.

Le film se déroule en 2017. L’Amérique est aussi une société dystopique gouvernée par les médias. Ben Richards est un flic musculeux joué par Arnold Schwarzenegger, condamné pour un massacre qu’il n’a pas commis. Il est obligé de participer à Running Man, sorte de Fort Boyard sanglant, le programme télé le plus populaire du pays. Le temps de l’émission, Ben et ses amis sont lâchés sur une aire de jeu où ils vont devoir courir d’un point A à un point B, poursuivis par des tueurs bovins surarmés. S’ils survivent, ils seront libres. Malheureusement, Richards se montre bien plus fort que prévu, au point de risquer de faire réfléchir la populace, de lancer une révolution et de menacer le système.

À part la dystopie, le nom de l’émission éponyme et ceux de personnages principaux, le reste n’a plus rien à voir. Dans le livre, Running Man est un jeu à l’échelle de l’Amérique, et Richards, un type normal, candidat par désespoir, traqué par tout le monde dans les rues et les campagnes. Dans le film, tout se passe au sein d’une aire de jeu fermée, et le personnage devient un colosse accusé à tort, obligé d’échapper à des tueurs suréquipés. L’antagonisme est tout de même préservé entre Ben Richards et Killian (producteur exécutif dans le livre, présentateur faux-derche dans le film), mais leur rapport et leur confrontation finale ont radicalement changé.

© TriStar Pictures / Columbia Pictures — The Running Man (1987)

Running Man, le film, est un bon divertissement populaire

À l’origine, le film devait être réalisé par Andrew Davis (Sale temps pour un flic, 1985), avant qu’il ne soit remplacé au pied levé par Paul Michael Glaser, l’interprète de Starsky dans la série Starsky & Hutch ! Ironiquement, Davis réalisera plus tard un autre film célèbre autour d’une chasse à l’homme à travers l’Amérique, l’adaptation de la série télé Le Fugitif (1992).

Pas la peine de le nier, Running Man est un véhicule à la gloire d’Arnold Schwarzenegger. En 1987, l’acteur bodybuilder était déjà apparu dans Conan le Barbare, Terminator, Commando et Predator, et il n’avait pas encore atteint le pic de sa popularité avec Terminator 2 (1991). Le film tourne donc entièrement autour de sa personnalité « bigger than life ». Running Man, le livre, était pessimiste et déprimant. Running Man, le film, est un divertissement spectaculaire et fun des années 1980, une décennie insouciante et exubérante à la fois. Et il faut reconnaître qu’on s’amuse vraiment. 

Schwarzy enchaîne les exécutions sommaires et les punchlines dignes de James Bond. Le scénario accumule les incohérences (comme l’emplacement de la planque de la résistance) et les raccourcis faciles (la révolution éclair). On adore détester le méchant Killian (Richard Dawson, vrai présentateur télé), aussi charmeur que puant. Et bien sûr, il y a les traqueurs, des adversaires à la taille du héros. Puisque Richards a l’air d’un 4×4, ces types sont de véritables tanks humains, armés de tronçonneuses, de canons électriques et de lance-flammes !

© TriStar Pictures / Columbia Pictures — The Running Man (1987)

Pourquoi le long métrage est (pour l'instant) plus pertinent que le roman ?

Certes, le film est légèrement daté. On est censé être en 2017, pourtant, les VHS et les écrans cathodiques sont toujours en vigueur. À part ça, la réalité a fini par rattraper le récit d’anticipation sur plusieurs points. 

D’abord, le show n’est peut-être pas fidèle au roman, mais sa représentation dans le film est tout à fait crédible. On a du mal à faire la différence avec les émissions actuelles. Le plateau et l’aire de jeu, la musique et les danseuses, la présentation des traqueurs, sans parler des drames en coulisse… On se croirait vraiment en train de regarder la dernière variété de TF1 en deuxième partie de soirée, juste après « The Voice ».

Ensuite, la dystopie n’en est plus vraiment une. Le film expose un rapport entre télévision et contrôle politique que plus personne n’ignore. La société est dirigée par un État policier qui ne dit pas son nom, mais fait tout pour qu’on le sache. Les manifestations anti-régime contrées à coups de violences policières ont désormais une résonance internationale. Ah oui ! et les canettes de Coca coûtent 6 $ dans ce monde merveilleux. Une blague sur l’inflation qui fait de moins en moins rire avec le temps.

Enfin, pour une fois, la SF au cinéma a eu raison en anticipant l’avènement du deepfake dans les années 2010. Puisque Killian ne parvient pas à se débarrasser de Richards dans les règles, il finit par filmer un combat truqué avec une doublure « portant » son masque numérique. Une prédiction sidérante, quand on se rappelle que la technologie en était très loin, à l’époque.

Fun fact : le deepfake était déjà présent dans le roman. La chaîne y trafiquait les vidéos envoyées par Richards pour le rendre plus antipathique et ternir son image publique.

Running Man peut-il aller encore plus loin ?

On peut préférer le livre au long métrage, surtout si vous êtes fan de Stephen King. Et puis, depuis 1982, il n’y a eu que quelques films inspirés du concept, mais ils sont toujours dans la veine du film. Dès 1983, Le Prix du Danger de Yves Boisset lâche son candidat dans les rues, pour une chasse à l’homme de quatre heures seulement. Bien sûr, l’émission est truquée, et le héros se rebelle tant bien que mal contre la chaîne. La trop grande ressemblance entre le film de Boisset et celui de Paul Michael Glaser n’est sûrement pas anodine, et le réalisateur français portera plainte pour plagiat.

Battle Royale (Kinji Fukasaku, 2000) décline le concept à la sauce japonaise, et l’émission devient un symbole de l’effort national. Chaque année, une classe d’école est choisie parmi les plus problématiques, puis lâchée sur une île déserte pour que les enfants s’entre-tuent. Les Condamnés (Scott Wiper, 2007) troque les écoliers contre des prisonniers condamnés à mort, et l’émission, illégale, est streamée sur Internet en direct dans le monde entier.

Les jeux vidéo ont aussi exploité le concept. Par exemple, dans The Devil Inside (Cryo, 2000), le joueur explore un manoir hanté, filmé par la caméra volante d’une émission de télé. Et dans Manhunt (Rockstar, 2003), l’on contrôle un prisonnier violent, contraint de parcourir l’aire de jeu en tuant ses adversaires de façon créative. Mais cette fois, c’est pour le compte d’un réalisateur de films snuff.

© TriStar Pictures / Columbia Pictures — The Running Man (1987)

« Ça, c'est du spectacle ! »

Trente ans plus tard, le film Running Man de 1987 reste aussi divertissant qu’à propos, à une époque où la plupart de ses prédictions se sont réalisées. Mais quid d’une véritable adaptation du roman ? Aujourd’hui, la relecture du récit sur grand écran serait pertinente, vu l’omniprésence du streaming et des réseaux sociaux, la résignation face à la montée en puissance de l’IA, et une mise en scène médiatique permanente. 

Edgar Wright nous a donné sa triste réponse avec la version 2025. Certes, elle est extrêmement fidèle à la trame du livre, et constitue un bon divertissement. Hélas, elle s’avère moins virulente et justifiée, le film faisant curieusement l’impasse sur ses aspects les plus contemporains, donc les plus gênants. Ne cherchez pas matière à réfléchir sur la déformation de l’image, la crédulité des masses et la surveillance absolue. Wright (contraint par la production ?) se concentre surtout sur la satire facile, le spectacle et l’humour. 

Les années Reagan étaient peut-être irresponsables et insouciantes, mais elles lâchaient la bride, donnant naissance à des films comme Running Man, capables d’être aussi funs que troublants. « It’s showtime ! »

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A propos de l'auteur ...

Peter Noria
Peter est ancien étudiant en cinéma, fan de films et de jeux vidéo narratifs. Auteur auto-édité il est spécialisé dans l’action, l’aventure et le thriller.
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