Quand Frankenstein prend vie à l’écran : James Whale et l’empreinte du mythe

Le cinéma est jeune comparé à la littérature. Pourtant il a évolué à une vitesse folle depuis son apparition à la fin du XIXe siècle. La technologie, les cascades et les effets spéciaux ont permis aux livres les plus captivants de prendre vie à l’écran. Or, parfois, grâce à l’initiative et à la créativité des faiseurs d’images, le film est devenu la référence culturelle du grand public. 

À l’heure actuelle, le réalisateur Guillermo Del Toro prépare une relecture de Frankenstein pour le compte de Netflix. Parallèlement à cela, la réalisatrice Maggie Gyllenhaal s’attèle à une autre adaptation, The Bride, avec Christian Bale dans le rôle principal. Ces talentueux conteurs ont-ils l’intention de renouveler notre vision du mythe ? Car depuis près de cent ans, quand les gens pensent à Frankenstein, la première chose qui leur vient à l’esprit, ce n’est pas le livre de Mary Shelley, mais son adaptation à l’écran par James Whale en 1931.

De quoi ça parle ? Frankenstein de Mary Shelley (1818) vs Frankenstein par James Whale (1931)

Le roman de Shelley débute et s’achève dans l’Arctique. Le docteur Victor Frankenstein raconte à un explorateur ce qui l’a mené jusqu’en ces lieux. Après avoir donné la vie à un homme artificiel, façonné à partir de bouts de cadavres, Frankenstein s’enfuit, horrifié. Il fut poursuivi et harcelé par sa création, qui exigeait de lui une compagne. S’ensuivit un conflit, qui mena au meurtre de la fiancée du docteur. Ivre de vengeance, ce dernier traque sans relâche sa créature jusqu’au Pôle Nord. À la fin de son récit, Frankenstein meurt d’épuisement, avant que le « monstre », réapparu, ne décide de disparaître à son tour. 

Dans le film, le docteur Henry Frankenstein est sur le point de se marier à la belle Elisabeth. Il va aussi donner la vie à un homme artificiel, assemblé à partir de morceaux de cadavres. L’expérience est un succès. Toutefois, la créature a été dotée par inadvertance du cerveau d’un meurtrier. Elle pose des problèmes au docteur, avant de s’enfuir en provoquant plusieurs morts. Une foule en colère s’assemble alors pour la traquer. Frankenstein finit par affronter sa création au sommet d’un moulin, avant d’en réchapper de justesse. La créature disparaît dans l’incendie du moulin, et Henry renonce à ses recherches pour épouser Elisabeth.

On ne présente plus l’histoire du Prométhée post-moderne. Toutefois, le récit dont on se souvient le plus est souvent tiré du film de James Whale. Étant donné qu’il date de 1931, c’est dire à quel point il a marqué les esprits. Ce n’est pas tant pour les détails qu’il s’autorise à changer. Dans la version cinématographique, le docteur s’appelle Henry au lieu de Victor, il s’avère bien plus vaniteux, et il est flanqué d’un assistant nommé Fritz. En plus de cela, le long-métrage condense davantage les événements, enlevant des pans entiers de l’intrigue du livre. Il n’y a plus de voyage jusqu’en Arctique ni de poursuite à rallonge entre le monstre et son créateur. Quant à la fabrication d’une compagne, elle est aussi coupée (mais elle sera l’enjeu central de La Fiancée de Frankenstein, une suite devenue encore plus iconique).

Frankenstein, le film, a laissé une empreinte qui ne s'efface toujours pas

Le cinéma est un art de l’image, et l’image parle. Elle doit être impressionnante, évocatrice. Cela, James Whale le comprend et le prouve.

D’abord, avec la créature. Dans le roman, elle était certes grande et forte, mais aussi grotesque et pathétique. Or, l’on connaît aujourd’hui le monstre de Frankenstein d’après son imposant interprète dans le film. L’acteur Boris Karloff impressionne, colosse au costume noir et aux épaules carrées, monté sur des semelles hautes, cicatrices et agrafes sur le front et deux larges écrous sortant de son cou. 

Le reste du film n’est pas moins mémorable. La fameuse réplique « it’s alive », scandée avec euphorie par Colin Clive (l’interprète du docteur), est restée dans les mémoires. Ajoutez des décors et des scènes cultes, comme un cimetière embrumé, une tour gothique, un laboratoire orné de métal et zébré d’éclairs, ou une foule en colère au pied d’un moulin en flammes. La preuve que ça marche ? Presque cent ans plus tard, on se réfère encore à toute cette iconographie. 

Frankenstein a tellement marqué l’inconscient collectif qu’on ne peut jamais s’empêcher d’y retourner. C’est peut-être aussi parce qu’il a enfanté plusieurs suites, dont La Fiancée de Frankenstein (1935), souvent plus connue que l’original ! On retrouva ensuite la créature dans un nombre incalculable d’œuvres : des dessins animés, des jeux vidéo, mais aussi des films. Young Frankenstein de Mel Brooks (1974) passe à la moulinette comique le film original. Dans Monster Squad (Fred Dekker, 1987), une bande de gamins affronte la créature, Dracula, le Loup-Garou et d’autres monstres issus du catalogue Universal. Dans l’ouverture du film Van Helsing (2004), le réalisateur Stephen Sommers reproduit très fidèlement le ton et les décors de l’œuvre de Whale. 

D’autres monstres du cinéma moderne n’ont pas pu s’empêcher d’y faire directement référence. Par exemple, dans La Fiancée de Chucky (1998), la poupée tueuse, en plus de se trouver une copine, se fait relooker façon « Boris Karloff ». Sans oublier des extraits de La Fiancée de Frankenstein, diffusés à la télé durant une scène majeure. 

Et maintenant, Docteur ?

Il y eut tout de même des tentatives d’actualiser le récit. La créature réapparut dans une série de films de monstres produits par la Hammer, de 1957 à 1974, mais sans jamais impressionner autant que Karloff. En 1994, Frankenstein, du réalisateur britannique Kenneth Branagh, adapte beaucoup plus fidèlement la vision de Mary Shelley (avec Robert De Niro dans la peau du monstre). Hélas, cette approche gagnait en réalisme ce qu’elle perdait en puissance évocatrice. 

Plus récemment, le mythe revient dans le pathétique I, Frankenstein (2014). Des siècles après la fin du livre, la créature, pas si mal fichue physiquement, faisait du kung fu contre des gargouilles adeptes de la magie noire. Mais bien sûr ! Quant à Docteur Frankenstein (2015), il nous fait revenir à l’époque victorienne et se focalise davantage sur la relation entre le docteur et son assistant, Igor… qui n’existe pas dans le roman. Curieusement, aucune tentative ne parvint à faire oublier l’apparence emblématique du monstre, ni les scènes filmées par James Whale. 

En 2025, le Frankenstein qu’on connaît le plus a 94 ans et toutes ses dents. D’où la question légitime de savoir quelle piste vont suivre les futurs films. Guillermo Del Toro est un amoureux des monstres (Blade 2, les deux premiers Hellboy, La Forme de l’Eau), et il a déjà surpris tout le monde avec une relecture assez sombre de Pinocchio en 2022. À défaut de nous faire oublier l’original, gageons que sa prochaine apparition saura agréablement nous surprendre.

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A propos de l'auteur ...

Peter Noria
Peter est ancien étudiant en cinéma, fan de films et de jeux vidéo narratifs. Auteur auto-édité il est spécialisé dans l’action, l’aventure et le thriller.
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