Le cinéma est jeune comparé à la littérature. Pourtant il a évolué à une vitesse folle depuis son apparition à la fin du XIXe siècle. La technologie, les cascades et les effets spéciaux ont permis aux livres les plus captivants de prendre vie à l’écran. Or, parfois, grâce à l’initiative et à la créativité des faiseurs d’images, le film est devenu la référence culturelle du grand public.
Sorti en 1988, Piège de Cristal a initié non seulement une franchise lucrative, mais aussi un sous-genre du film d’action encore exploité aujourd’hui (nous y reviendrons). Comment expliquer ce succès ? D’une part, grâce à l’impact laissé par le film, à la fois spectaculaire et innovant pour l’époque. Ensuite, grâce aux ajustements opérés par rapport à l’ouvrage original. Parce que oui, Piège de Cristal a bien été adapté d’un livre. Ce dernier ne s’appelle pas « Die Hard » comme le film en VO, mais Nothing Lasts Forever (« Rien ne dure éternellement »), écrit par l’auteur de thrillers américain Roderick Thorpe et publié en 1979.
De quoi ça parle ? Nothing Lasts Forever de Roderick Thorpe (1979) vs Piège de Cristal de John Mctiernan (1988)
Dans Nothing Lasts Forever, Joe Leland, flic new-yorkais retraité, arrive à Los Angeles le soir de Noël. Il se rend à la tour de la Klaxon Oil Corporation pour retrouver sa fille, Stéphanie Gennaro, participant à une fête de fin d’année dans les derniers étages. Pendant la soirée, un groupe de terroristes mené par Anton Gruber fait irruption et prend tout le monde en otage. Leland réussit à leur échapper. Commence alors un jeu du chat et de la souris entre les intrus et Leland, lequel peut compter sur le soutien moral d’un flic local, Al Powell, par le biais de sa radio.
Dans Piège de Cristal, John McClane, flic new-yorkais, débarque à Los Angeles le soir de Noël. Il se rend au Nakatomi Plaza pour retrouver sa femme, Holly Gennaro, participant à une fête de fin d’année dans les derniers étages. Pendant la soirée, un groupe de terroristes mené par Hans Gruber fait irruption et prend tout le monde en otage. McClane réussit à leur échapper. Commence alors un jeu du chat et de la souris entre les intrus et McClane, lequel peut compter sur le soutien moral d’un flic local, Al Powell, par le biais de sa radio.
Du livre au film, qu'est-ce qui n'a pas duré éternellement ?
Le roman fut inspiré à son auteur par un film catastrophe, La Tour Infernale (John Guillermin, 1974). Nothing Lasts Forever est également la suite tardive d’un autre roman de l’auteur, Le Détective, publié en 1966. Ce dernier fut déjà adapté au cinéma en 1968, avec Frank Sinatra dans le rôle-titre. Vingt ans plus tard, il n’était plus question pour l’acteur-chanteur de faire des cabrioles. Le film n’est donc plus pensé comme une suite, mais comme un projet original.
En conséquence, le vieux Leland retraité devient le vigoureux John McClane, flic toujours actif campé par Bruce Willis, et sa fille Stéphanie devient sa femme, Holly, « pas tout à fait divorcée mais pas loin ». La plupart des personnages secondaires sont là et gardent leur nom (le terroriste Karl, Al Powell, l’adjoint Dwayne Robinson). La firme américaine Klaxon Oil devient l’entreprise japonaise Nakatomi, un signe des temps. Par contre, Richard Thornburgh, journaliste arriviste, est un ajout au film.
Quant à l’intrigue, elle est globalement respectée. Le héros évolue pieds nus, décime les rangs des méchants au fur et à mesure et subit graduellement des dégâts. L’on retrouve aussi l’exécution du P-DG (M. Rivers dans le livre, Nakatomi dans le film), le vol des explosifs, cruciaux pour le plan des terroristes, et même le twist de dernière minute impliquant Al Powell et Karl.
Qu'est-ce qui a rendu le film si populaire ?
Sur le papier, la plus grosse différence tient au ton. Nothing Lasts Forever est très pessimiste. Anton Gruber et ses ouailles sont de vrais terroristes, alors que leurs alter ego filmiques sont des voleurs ambitieux jouant un double jeu. La fin du roman est aussi beaucoup plus triste. Gruber entraîne Stéphanie, la fille de Leland, dans sa chute ; dans le film, Holly, la femme de McClane, échappe à la mort. Piège de Cristal reste sombre et violent, dans la lignée des films d’action de l’époque, mais il est plus léger et entraînant. On le doit à la reprise de l’hymne à la joie de Beethoven sur la bande originale, ainsi qu’à un humour bienvenu. McClane est un adepte de la répartie cinglante et du cynisme prononcé à voix haute pour se rassurer tant bien que mal.
Le long métrage a fait son petit effet pour plusieurs raisons. D’abord, la fatigue du public. John McClane arrive à point nommé pour prendre la relève des super soldats sous stéroïdes qui monopolisaient les écrans dans les années 1980 (Schwarzenegger, Stallone, Dolph Lundgren, etc.). Bruce Willis campe un héros crédible, certes dur à cuir, mais avec ses failles et ses faiblesses, à la survie incertaine. La prestation de l’acteur Alan Rickman, dans le rôle de Gruber, est au diapason. Il confère au chef des terroristes une élégance et une théâtralité à contre-courant des barons de la drogue grimaçants et autres radicalistes orientaux de fiction.
Ensuite, il y a le concept du huis clos d’action. Couper tout le monde de l’extérieur justifie le recours à la justice sauvage typique de ce genre de film. En plus de cela, il y a la vision et la maîtrise technique du réalisateur, John McTiernan (déjà à l’œuvre sur Predator l’année précédente), qui découpe ses scènes et filme son environnement avec une maestria jamais égalée. Enfin, à film marquant, motif marquant. Outre Bruce Willis, la vraie star du long métrage est son décor principal, le récent (à l’époque) building Fox, rebaptisé Nakatomi Plaza du nom de la corporation du film. Ce gratte-ciel singulier au design moderne est aujourd’hui indissociable du film. Il est même devenu un emblème de Los Angeles, et un lieu de pèlerinage pour tous les fans de la saga.
De la suite dans les idées
Piège de Cristal a donné naissance à une saga lucrative, avec quatre suites au cinéma : 58 Minutes pour Vivre (1990 ; adapté du roman d’un autre auteur, 58 Minutes de Walter Wager), Une Journée en Enfer (1995), Retour en Enfer (2007) et Belle Journée pour Mourir (2013). Le personnage a aussi poursuivi sa carrière en bande dessinée, avec un prequel sur ses jeunes années de flic (Die Hard : Year One, 2009) et une suite où il se fait harceler par un serial killer adepte des références ciné (A Million Ways to Die Hard, 2018). Les fans les plus hardcore peuvent même raconter Piège de Cristal à leurs bambins grâce à A Die Hard Christmas: The Illustrated Holiday Classic (2017), une adaptation du film original en livre pour enfants !
Piège de Cristal a aussi engendré un sous-genre à part entière au cinéma dans les années 1990 : le « die hard-like ». Une pléthore d’imitateurs ont décliné la formule du film avec autant de héros et de décors que possible : un avion (Passager 57, 1992), un bateau (Piège en Haute Mer, 1992), un train (Piège à Grande Vitesse, 1995), Alcatraz (Rock, 1996), une patinoire (Mort Subite, 1996), et même à bord d’Air Force One dans le film éponyme (1997). Si les lieux clos venaient à manquer, il suffisait de déplacer l’action dans de grands espaces isolés, que ce soit en montagne (Cliffhanger, 1993) ou en plein désert (Broken Arrow, 1995). Et encore, on ne parle que des sorties ciné mémorables, en omettant volontairement les films au rabais apparus sur le marché de la vidéo.
La littérature populaire n’y a pas non plus échappé, proposant parfois quelques perles « d’originalité ». Par exemple, dans Ignition (Kevin J. anderson & Doug Beason) des terroristes prennent carrément Cap Canaveral en otage le jour du lancement d’une navette spatiale ! Dommage, ce bijou n’existe pas en VF.
Aujourd'hui, que reste-t-il de l'héritage du film ?
Le livre de Thorpe n’a pas connu de suite, et franchement, personne ne se souvient de Joe Leland. En revanche, tout le monde ou presque connaît John McClane et Piège de Cristal. Mais il n’y a pas que la franchise qui a perduré. Son esprit a survécu, et il a même fait la navette d’un média à un autre. Impossible de ne pas citer l’influence qu’a eu Die Hard sur les jeux vidéo modernes. Les différents « niveaux » de l’immeuble, la progression de McClane, ses confrontations, la récupération d’items sur son chemin… Même le caractère du héros se retrouve dans des références vidéoludiques, acclamées par la critique et encore fraîches dans les mémoires, comme Metal Gear Solid ou Uncharted.
Aujourd’hui, les cinémas et plateformes de streaming continuent de sortir de temps à autres des déclinaisons tardives. Final Score (2018) se déroule en plein match de football. Interceptor (2022) s’enferme dans le PC d’une plateforme marine ultra secrète. Encore plus drôle, Skyscraper (2018) prend place dans… un très gros immeuble en flammes, comme dans La Tour Infernale. La vie est un éternel recommencement.
Quant à John McClane, le reverra-t-on un jour au cinéma ? Pas sous les traits de Bruce Willis (la star ayant dû prendre sa retraite pour raison de santé), à moins de recourir à la technologie très controversée du deepfake. Peut-être que le personnage reviendra dans un prequel sur ses jeunes années ou dans un reboot de la franchise. Dans le pire des cas, on se doute que des producteurs à court d’idées finiront par financer un remake de Piège de Cristal.