Bien-être de Nathan Hill : la dissection du monde moderne

Avec Bien-être, dont l’édition française est parue chez Gallimard à l’occasion de la rentrée littéraire de septembre 2024, Nathan Hill consolide sa place sur la scène littéraire internationale. Son second roman, qui a remporté le Grand Prix de Littérature américaine 2024, a également été nommé pour le Prix Femina du roman étranger.

Quand j’ai empoigné Bien-être de Nathan Hill, dans une librairie d’Antibes le jour de sa parution aux éditions Gallimard — c’était le 24 août, si vous voulez tout savoir —, je me suis exclamée telle une Américaine (mais en silence seulement, ce qui n’est pas tout à fait américain) : « Oh my God ! ». Beau bébé de sept cents pages ; deuxième enfant du romancier Nathan Hill et, comme souvent dans les fratries, assez différent du premier (Les Fantômes du vieux pays, 2016). 

Sept cents pages, ça tombait bien. J’avais six heures de TGV pour rejoindre Paris. Finalement sept — j’ai voyagé avec la SNCF. Passons. Nous ne sommes pas là pour épiloguer sur mes trajets chaotiques. J’ai beaucoup aimé Antibes, et j’aurais pu être triste, peut-être même très triste. Je l’étais, c’est vrai, mais le roman de Nathan Hill m’a fait quitter le doux soleil du Sud pour l’effervescence de la vie citadine (Gare de Lyon à minuit) — presque — sans douleur. Et pour cause. 

Ce second roman dresse avec sagacité et finesse le portrait fidèle de la société américaine et, par capillarité, des sociétés occidentales, capitalistes, du XXIe siècle. Voyez ce que je veux dire. Individualisme, injonction à la performance, qu’elle soit professionnelle ou sexuelle, course effrénée au bonheur et à la démonstration du bonheur, laquelle rend malheureux. Satanés réseaux sociaux. La liste, évidemment, n’est pas exhaustive, car il m’a semblé que Nathan Hill n’avait pas omis de passer un seul sujet à la moulinette, c’est-à-dire sous sa plume. 

Bien-être, c’est avant tout l’histoire d’un couple (Jack et Elizabeth) en lutte pour sa survie. Pourquoi rester ? Pourquoi se battre ? Pourquoi sauver cet amour, si cet amour est perdu ? La question irrigue tout le roman. L’auteur se situe, avec un génie certain, sur une ligne de crête, entre le fictif et le réel (un réel qui frôlerait presque la naturalisme du XIXe siècle). Bien-être est une fiction non-fictive, en quelque sorte ; une micro-loupe posée sur le macro-monde. Dans ce combat, le minuscule l’emporte toujours — le minuscule : le banal, l’ordinaire, en somme, la vie des gens et leurs torpeurs. 

Un roman total. C’est la première chose qui m’est venue en tête lorsque j’ai fermé le livre. Les coups de maître sont légion. Avec Bien-être, le roman fleuve prend ses lettres de noblesse ; il n’est plus ni ennuyeux ni soporifique, mais instructif et épatant. Bref, le roman fleuve de Nathan Hill ne ressemble en rien aux romans chiants comme la pluie que l’on était sommé de lire au collège : tout le monde se souvient du moment, beaucoup moins se souviennent du roman. 

Bien-être est composé de projections et de flash-backs ; le tout disséminé avec brio, de sorte que le lecteur puisse s’immiscer dans la psychologie de chacun des personnages. Car il n’y a pas un protagoniste, mais une kyrielle de personnages dont l’épaisseur et le réalisme vous feront dire : « OK, je vois, je connais le même ! ». Une narration qui permet au lecteur de prendre conscience, en même temps que les personnages, de ce qui compose leur réalité, et ce que sont leurs doutes, leurs craintes et leurs préoccupations — comme, par exemple, le gamin, Toby, complètement absorbé par la virtualité de ses écrans. 

Bien-être est un roman ; il aurait pu être un essai. Tour à tour citadin et paysan ; au monde tantôt artiste tantôt rangé, il explore la modernité et la crainte du dépassement pour toute cette génération (bonjour les quarantenaires) qui commence à se sentir, dirions-nous, larguée. Qu’est-ce que l’amour ? Peut-on se fier à ses sentiments de jeunesse ? Que faire quand notre existence, que l’on avait naïvement imaginée toujours libre et joyeuse, se délite et nous file entre les doigts ? Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Qu’est-ce qu’une vie « normale » ? Je pourrais continuer ainsi longtemps, mais je dois m’arrêter et vous laisser découvrir le deuxième roman génial de Nathan Hill. 

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Adèle Deuez
Passionnée de littérature et de philosophie, j’ai signé de nombreuses chroniques pour L’Explorateur Littéraire, avec une attention particulière au style, à la pensée et aux voix singulières.
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