Écrit comme une BD, Une saison à l’ONU retrace l’expérience de Karim Lebhour, journaliste correspondant à l’ONU de 2010 à 2014. L’occasion pour nous de revenir sur les grands conflits qui ont jalonné les années 2010 et sur le fonctionnement plus qu’alambiqué de l’institution onusienne.
L’un des grands mérites de ce roman graphique, il faut le dire d’emblée, c’est le didactisme avec lequel l’auteur (le journaliste Karim Lebhour) déchiffre l’usine à gaz qu’est l’Organisation des Nations unies. Tout y passe. Sa composition, son rôle, ses différentes agences — vous en connaissez sans doute quelques-unes : l’UNESCO, l’UNICEF, mais il y en a beaucoup d’autres —, mais également ses divers programmes, ses enjeux, ses difficultés… Bref, inutile pour comprendre d’avoir fait douze ans de droit international pour cerner les rouages de la principale machine géopolitique mondiale
Cette initiation aux mécanismes de la gouvernance mondiale se fait tout en douceur, sans élitisme ni angélisme. Surtout pas. Karim Lebhour, et sans doute parce qu’il a vu l’histoire se faire, au sein même du microcosme onusien, affirme un réalisme parfois glaçant à vous filer quelques nausées (après tout, on n’est pas là pour se raconter des histoires). Et d’ailleurs, s’il fallait en apporter une preuve, la voici. L’auteur-journaliste fait sien le constat dressé avant lui par l’ancien Secrétaire général de 1953 à 1961, Dag Hammarskjöld (vous pouvez souffler !) : « L’ONU n’a pas créé le paradis, mais elle a évité l’enfer ».
Gros point positif également pour les illustrations minimalistes d’Aude Massot, qui d’ailleurs vous rappelleront peut-être les dessins des romans graphiques de Riad Sattouf. On dit oui.
Karim Lebhour raconte, avec un humour souvent décapant, son arrivée à l’ONU, dans ce bureau passablement miteux et lugubre dans lequel trônent encore fièrement les documents et photos de celui qui est passé avant lui et dont personne ne sait exactement ce qui est advenu de sa personne. En un mot, Une saison à l’ONU est une bande dessinée sérieuse qui ne se prend pas au sérieux.
Et pourtant, les événements sont loin d’être réjouissants. Des émeutes de 2011 à Benghazi, en Libye, à l’utilisation de l’arme chimique en 2013 près de Damas, l’ONU devient, pour le lecteur, un allié, comme un vieil ami que l’on voudrait voir vieillir encore. Toujours. Éternellement. Karim Lebhour parvient à susciter un sentiment viscéral d’universalisme et de fraternité, de sorte que chacun puisse se sentir et se vivre tout à la fois, et sans distinction, comme Syrien, Coréen, Américain, Français… et j’en passe.
L’accent est également mis sur l’absurdité de certaines situations et sur l’inertie insupportable qui pèse parfois sur les décisions à prendre. À ce titre, la BD est ponctuée de séquences émotions. Vous vous souvenez peut-être des larmes de l’ambassadeur libyen implorant le Conseil de sécurité de l’ONU de sauver la Libye et de destituer Kadhafi. Puis les loupées (sinon ce n’est pas drôle, avouez), comme la fois où un ministre indien se trompe de discours et lit celui de son homologue portugais. Ç’aurait pu être une petite errance de rien du tout, sauf que ledit ministre indien s’en rendra compte au bout d’un temps, comment dirais-je… très long. Trop long.
Je pourrais en parler sans fin.
Hélas, les tristes événements actuels ou récents rendent impérieuse la lecture de Une saison à l’ONU. Si vous voulez comprendre les mécanismes à l’œuvre de la gouvernance mondiale — sans vous prendre le chou —, je vous recommande donc chaudement la BD géniale de Karim Lebhour et Aude Massot. À lire partout, dans le train, dans le métro, sur un transat ou au pied d’une cheminée.