Si je vous dis « littérature grecque », que me répondriez-vous ? Homère sans doute, et vous auriez raison. À cela, je vous répondrais toutefois qu’existe toute une littérature grecque du 20e siècle, laquelle, hélas, demeure trop souvent méconnue et aurait le mérite de l’être davantage. Je vous propose donc un petit détour par le port du Pirée et les îles crétoises pour un voyage aussi métaphysique que léger avec la lecture d’Alexis Zorba (1947) du génialissime Grec, Nikos Kazantzakis.
La première chose qui frappe à la lecture du roman de Kazantzakis n’est ni un style particulier — le style se révèle d’ailleurs assez sobre, et c’est aussi toute la force du roman —, ni même la volonté manifeste de délivrer un message spécifique, mais quelque chose comme un sentiment de bizarrerie, d’étrangeté, et peut-être même de délire. Le narrateur, emboucané dans les exigences de l’écriture d’une œuvre sur Bouddha, décide, pour y échapper, de s’échapper lui-même. À tous les égards d’ailleurs, sa fuite épouse les contours d’une « lâcheté courageuse », c’est-à-dire s’extirper, pour un temps au moins, du quotidien, des contraintes, des difficultés matérielles peut-être, émotionnelles sûrement. C’est donc au moment de s’embarquer pour la Crète, dans le port de Pirée, qu’il fait l’étrange rencontre d’un étrange énergumène : Alexis Zorba, soixantenaire volubile et un rien déjanté, un de ces personnages montés sur ressort, et dont la discussion aussi intarissable que décalée le rend d’emblée attachant. Zorba parvient enfin à convaincre son nouvel acolyte de l’emmener avec lui travailler dans les mines de lignite. Marché conclu.
L’incompatibilité apparente du narrateur, profondément cérébral et même franchement intello, et de Zorba, tend à démontrer qu’au-delà des différences existe un socle commun à l’humanité — et c’est sans doute la définition que donne Kazantzakis à la fraternité ; quand les masques tombent et que les apparences n’ont plus cours ni prises. De confessions en aventures, Alexis Zorba est un roman de l’apprivoisement, de l’altérité et de l’amitié, de la confrontation saine, de l’affirmation de soi et du doute. En somme, un roman universel et intemporel.
D’aucuns considéreraient le roman (le chef-d’œuvre, devrais-je dire) de Nikos Kazantzakis comme un roman fleuve. Ce n’est pas faux, à une subtilité près : l’art romanesque de l’auteur recèle, dans ce canevas d’anecdotes, d’épiphénomènes et de dialogues truculents, une portée largement philosophique. Et c’est au moins une bonne raison de le lire, et de s’épargner (pour les plus réfractaires aux prises de tête et aux abstractions) toute une myriade de concepts métaphysiques fastidieux et indigestes. Alexis Zorba est une merveilleuse ode à la liberté, une confrontation permanente de l’exubérance passionnée et de la raison prudente, l’audace de l’anticonformisme ; un roman qui pose beaucoup de questions, auxquelles il apporte des réponses aussi évidentes que salvatrices.