Mort à l’arrivée (1988) : l’écrivain raté face à ses ambitions et ses regrets

Un homme titubant et chancelant se présente à l’accueil d’un commissariat pour dénoncer un meurtre. L’agent au comptoir lui demande qui a été tué. « Moi », répond-il. Il va alors raconter son histoire aux inspecteurs chargés de l’affaire. Cet homme, c’est Dexter Cornell (Dennis Quaid), écrivain à succès devenu prof de lettres dans une fac de Californie. La vie de Dex part en vrille depuis quelque temps. Ça fait des années qu’il n’écrit plus et qu’il déprime, et maintenant, Madame veut divorcer. La semaine de Noël, tout s’accélère. Son élève le plus prometteur, Nick Lang, meurt mystérieusement, sa femme est assassinée, et après une murge historique, le pauvre apprend qu’il a été empoisonné et qu’il n’a plus que quelques heures à vivre… Quitte à finir mort à l’arrivée, Dex va tenter de comprendre qui l’a tué et pourquoi. Serait-ce lié au décès de son étudiant, fils adoptif d’une famille au passé plus que trouble ?

Mort à l’arrivée (Dead on Arrival en version originale) est le remake d’un film noir américain en noir et blanc sorti en 1949, réalisé par Rudolph Maté, un artisan solide du genre. Quarante ans plus tard, le couple de réalisateurs britanniques Annabel Jankel et Rocky Morton met en boîte cette réactualisation, très librement inspirée de l’original. À l’origine, Dead on Arrival racontait l’histoire de Frank Bigelow, comptable en vacances à San Francisco, empoisonné à titre préventif par des magouilleurs peu scrupuleux. À la place, le nouveau D.O.A. suit l’enquête d’un écrivain rincé, trempé jusqu’au cou dans l’alcool et les ennuis.

Critique du film : plus mort que vif

Mort à l’arrivée marque l’apogée de deux couples d’artistes. D’abord, les têtes d’affiche Dennis Quaid et Meg Ryan, après leur rencontre dans le génial L’Aventure Intérieure de Joe Dante (1987). Ensuite, les  réalisateurs Annabel Jankel et Rocky Morton, dont c’était le premier film avant de commettre le désastreux Super Mario Bros en 1993, adaptation très libre des jeux de Nintendo. Cet échec artistique et commercial n’a pas complètement mis fin à leur carrière, mais depuis, ils n’ont quasiment plus rien fait quand même !

Certes, le tournage de Super Mario Bros a été compliqué, mais quand on voit le résultat, si misérable, l’on pourrait croire que Bebel et Kiki n’ont aucun bon goût et ne savent pas ce qu’ils font. Pourtant, avant cet incident de parcours, Mort à l’arrivée faisait preuve de lucidité à plusieurs reprises. Les deux zozos signaient un film noir imparfait et incongru, mais respectueux du genre, dont les références ciné faisaient plaisir à (re)voir.

Quelques gouttes de bon cinéma dans un thriller quelconque

Par rapport au film de Rudolph Maté, l’intrigue fait peau neuve avec un nouveau héros écrivain et un nouveau contexte, un campus américain remplaçant les rues animées de San Francisco. Hélas, si le mystère est prenant, le rythme ne suit pas toujours. Mort à l’arrivée est un thriller plutôt mou mené par un héros qui s’avère, hélas, un piètre détective et homme d’action. Le tout est techniquement daté, moche comme un téléfilm, et souffrant d’une musique à base de sax et de synthé déjà has-been à l’époque. 

Toutefois, le vernis craquelé des années 1980 met d’autant mieux en lumière les réussites fugaces du projet, en particulier ses références au cinéma de genre. Une traque au pistolet à clou rappelant les giallo italiens, un emprunt à Soupçons d’Alfred Hitchcock avec ce poison luminescent, l’inspiration légère de Brian De Palma dans les cadrages de la scène finale…

Un petit film sans grand moment, sauf...

Pour les spectateurs les moins cinéphiles, Mort à l’arrivée fait l’affaire pour occuper un après-midi pluvieux. Il parvient même à surprendre grâce à un casting de gueules à redécouvrir jeunes (Charlotte Rampling, Robert Knepper, Jane Kaczmarek, Daniel Stern, Brion James). 

Mais si tout ce qui se passe au milieu n’est pas terrible, le long métrage débute et se conclut sur ses deux meilleures idées. L’ouverture se fait en noir et blanc, tandis que la caméra suit Dex jusqu’au poste de police. Quand il entame sa confession, un long flash-back débute en couleur. Le remake nous fait comprendre sa démarche par l’image : dépoussiérer l’original. 

La couleur ne disparaîtra qu’avec le retour au présent dans les dernières minutes, concluant une confrontation finale jubilatoire.

La citation qui tape :

Bernard : Vos sous-entendus, on n'en a que faire. / Dex : Non, Bernard. Quand j'affirme quelque chose, le terme exact, c'est « déduction ». Votre réaction, c'est un sous-entendu. / Bernard le frappe au ventre : Et là, vous sous-entendez quoi ?

© Touchstone Pictures / Silver Screen Partners IV

Le profil de l’auteur dans Mort à l’arrivée : dans l’impasse et au fond du trou

Dex est un personnage hybride, amalgame de toutes les idées préconçues sur les écrivains avec les plus gros clichés du détective privé de film noir. Ayant débuté sa carrière comme romancier à succès avec un premier opus plébiscité, Dexter Cornell a connu une descente aux enfers progressive avec ses romans suivants, jusqu’à un quatrième ouvrage détruit par la critique. À cause de cela, le syndrome de la page blanche le frappe depuis des années. Dépressif, il enseigne désormais à contrecœur dans une fac californienne. 

En classe, le bonhomme desserre la cravate et aime chambrer ses étudiants la clope au bec, tandis que dans leur dos, il ne se fatigue même plus à lire leurs devoirs. Il se prend la tête avec des collègues jaloux, écrivains aux rêves brisés comme lui, enviant autant sa gloire passée que son poste actuel. Comme si cela ne suffisait pas, Dex est tombé si bas que sa femme ne le reconnaît plus, couche ailleurs et demande le divorce. Que peut-on ajouter de plus ? L’alcoolisme, bien sûr ! Un vice dont il paiera le prix. C’est en noyant son chagrin au bar une fois de trop que le pauvre bougre absorbera le poison fatal.

L’artiste est misérable

Avec de la merde dans la tête, des poumons noircis par la fumette et un foie comme une éponge, Dex est un anti-héros pas franchement sympathique. C’est aussi un piètre enquêteur, les pistes qu’il a tendance à suivre relevant de l’impulsivité (menacer une étudiante, tabasser un collègue) ou du concours de circonstance (les complots de la famille Lang). Ironiquement, le héros passe le film à courir après le mauvais lièvre, sa poursuite de la vérité le conduisant dans une impasse. 

Exit les pitreries de détective, il est temps de faire face aux pires réalités. Mourant et résigné, Dex retourne à son bureau pour y noyer son désespoir dans un fond de whisky. Avant de boire, il se fige. Il téléphone ensuite et implore son mystérieux interlocuteur de venir le rejoindre.

!!! ATTENTION SPOILER !!!

Il reçoit la visite de son meilleur ami et collègue, Hal (Daniel Stern). Le malaise s’installe vite, Hal paraissant troublé de voir Dexter vivant. Ce dernier lui montre le fond de son mug, que Hal avait servi la veille. Il brille d’un éclat vert familier. Hal est le meurtrier ! L’heure des comptes a sonné.

L’écrivain raté face à la réalité

Il ne s’agit plus de dresser le portrait de Dexter Cornell, mais aussi celui de son alter ego, Hal Petersham. Sous le masque du meilleur ami se cache le contrepoint du héros, à la fois son exact contraire et son reflet. 

Hal avoue. Il avait lu le devoir de fin d’études de Nick Lang, un premier roman brillantissime. Désespéré d’attendre son heure, il « suicida » le jeune auteur pour le publier à sa place. Après cela, il avait empoisonné Dex un peu trop hâtivement, croyant que ce dernier l’avait lu. C’est également Hal, soucieux de couvrir ses traces, qui a tué Mme Cornell et tenté de le supprimer au pistolet à clou. 

Le cynisme n’a plus de limites quand le pire ami du monde dit que s’il n’écrit rien de bon ensuite, ce ne sera pas grave. L’important est d’avoir son entrée et de ne pas s’endormir sur ses lauriers… contrairement à Dex, dont la chute lui inspire autant jalousie que dégoût. Il conclut par la devise assassine que s’envoient les profs entre eux dans les couloirs : « publie ou péris ! » Ce à quoi Dexter rétorque que ses lauriers, il les a gagnés, et que rien ne vaut une fierté dûment méritée.

Quand les deux en viennent aux mains, l’image revient au noir et blanc, signe que la fin approche. Dex dégaine un pistolet et assène : « péris ! » avant d’envoyer le traître faire un vol plané par la fenêtre.

Une problématique intemporelle

À l’ère des réseaux sociaux, réentendre les divagations de Hal résonne encore plus fort. L’amour des médias, leurs strass et leurs paillettes ont tendance à nous faire oublier trop souvent notre amour-propre et à rêver des chimères. 

Preuve que ce n’était pas si fou que ça, cette noirceur, ce cynisme et l’amour de la punchline bien sentie trouvent un écho dans le final d’un film plus récent. Vingt ans après, la motivation du tueur de Scream 4 (Wes Craven, 2011) est exactement la même, à savoir la quête d’une gloire bâtie sur le mensonge et l’absence de mérite. 

Mort à l’arrivée nous en donne donc deux pour le prix d’un. Ici, l’auteur représente les deux faces d’une même pièce. Contrairement à Catherine Tramell dans Basic Instinct, que ce soit Dexter ou Hal, l’auteur ne contrôle pas sa vie, il la subit. Mais c’est à lui de décider ce qu’il en tire, fierté ou amertume. Il n’est ni un génie absolu ni le maître du récit. C’est un homme faillible, rongé par ses ambitions, ses regrets et ses jalousies. Une vision particulièrement sombre, mais aussi étonnamment lucide du métier d’auteur.

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A propos de l'auteur ...

Peter Noria
Peter est ancien étudiant en cinéma, fan de films et de jeux vidéo narratifs. Auteur auto-édité il est spécialisé dans l’action, l’aventure et le thriller.
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