L’obstination et la révolte : les débuts de Nicolas Mathieu

Novembre 2018. Nicolas Mathieu reçoit un coup de fil. Ça y est, c’est bon, c’est lui. Son deuxième roman, Leurs enfants après eux (Actes Sud) reçoit le sacro-saint Prix Goncourt. Il n’y croyait pas. La lessiveuse se met en marche, dès le lendemain, tous les médias le reçoivent, le félicitent, le questionnent, tirent son portrait. Une consécration pour ce gamin de classe populaire, originaire des Vosges. Aujourd’hui, impossible de ne pas connaître son nom. Humilié, révolté, mais surtout obstiné. Retour sur le long fleuve pas tranquille de l’écrivain Nicolas Mathieu. 

Le germe d’une vocation

« Un romancier doit être porté à écrire sur les premières années de sa vie, où le principal lui a été donné », écrivait J. M. G. Le Clézio, paraphrasant la romancière américaine, Flannery O’Connor. Mais ce que l’on reçoit, parfois, n’est rien d’autre que le manque. Le manque de culture, le manque d’argent, le manque de codes. Et si quelque chose survit encore, c’est probablement l’espoir, le rêve, une ambition délirante ou fantasmatique.  

Nicolas Mathieu est sans doute de cette espèce-là, celle des rêveurs. La littérature ? Rien ne l’y prédestinait. Ou comme il le dit, la littérature, l’écriture, « c’était un Everest pour moi ». Originaire des Vosges, d’un père électromécanicien et d’une mère comptable, il passe son enfance à Golbey, un bourg de 8000 habitants tout près d’Épinal où il est né en 1978. Quand on lui pose la question aujourd’hui, quelques souvenirs reviennent. Et le premier remonte à 1985, le gamin a 7 ans. Rembobinons. 

À l’école Saint-Goëry, Madame Thouvenot soumet sa classe de CE1 à un exercice. Leur racontant le début de la légende de Saint-Nicolas, elle enjoint les enfants d’imaginer la suite de cette histoire et de la raconter. Le verdict ne tarde pas à tomber : à cet exercice, le petit Nicolas s’en sort pas mal du tout. Il confesse : « Je me suis rendu compte que je n’étais pas mauvais lorsqu’elle a lu ma copie devant toute la classe à l’abbé Richard, le directeur ». Qu’à cela ne tienne, pour ses 8 ans, il recevra de ses parents une machine à écrire. 

« Écrire était un Everest pour moi »

A 14 ans, il confie savoir qu’il voulait devenir écrivain, « mais j’ai mis très longtemps à y parvenir ». Scolarisé dans des établissements privés — qui ne manqueront pas de lui faire sentir le décalage qu’il y a entre lui et les gosses de riches —, Nicolas Mathieu arrache son Bac Littéraire sans facilité, il obtient tout juste la moyenne et des notes en maths calamiteuses. Un présage sans doute. L’ado ne se sent pas à sa place. Désœuvré, il conserve de ces années le souvenir impérissable, malgré tout, de sa rencontre avec Louis-Ferdinand Céline et son Voyage au bout de la nuit.  

Espoirs et désillusions

Ce qu’il veut à ce moment-là est clair dans sa tête, tout est défini, identifié, programmé. « J’avais un plan de carrière des années 50. Je pensais : je vais avoir une licence, je monterai à Paris et on m’embauchera dans un journal, puis j’écrirai des romans. » 

Il entame alors des études d’histoire à l’Université de Nancy d’où il sort licencié, puis poursuit des études de cinéma à Metz, à l’issue desquelles il rédige un mémoire de fin d’études sur Terrence Malick. Puis vient l’année 2001. Par romantisme autant que par opportunité sans doute, le voilà qu’il monte à Paris, « pour réussir », avoue-t-il. Il s’inscrit un an à la faculté d’histoire de l’art de Paris, la prestigieuse Sorbonne. Un seul mot d’ordre : s’extirper de son milieu. 

« J’avais fini par croire que j’étais un gros naze  »

Le jeune Nicolas Mathieu écrit déjà. Il remporte même des concours de nouvelles organisés par le Crous. Seulement voilà, la voie royale n’est pas toujours rose et le parcours se révèle semé d’embûches. A La Sorbonne, une fille lui fait savoir que ses chaussettes Achile, « c’est pas possible en fait ». Coup dur. L’auteur avoue que cette réflexion l’a marqué et sans doute même forgé, tant elle porte en elle la marque insigne de la violence sociale et de l’humiliation. « J’avais fini par croire que j’étais un gros naze », confie-t-il. 

Il ne se laisse pas abattre pour autant. Il continue d’écrire. A 22 ans, il achève un premier roman qui connaît un échec cuisant. Avec rétrospection, l’auteur en comprend les raisons, c’était une « purge narcissique ». Il analyse : « J’ai fait l’erreur de partir non des personnages, mais d’une idée. C’était un road trip deleuzien ». A le lire, on le sent : des années ont passé, et avec elles, des heures de travail, d’écriture, d’erreur, d’atermoiements et de doutes. Au micro de Julie Gacon, il abat sa dernière hache : « J’ai sans doute voulu écrire des livres dont je n’étais pas capable ». Le constat est tranchant : il ne suffit peut-être pas seulement de vouloir pour pouvoir… 

Bouffer de la vache enragée

A l’évidence, son plan de carrière des années 50 ne peut coller à la réalité. Il finit par s’en rendre compte : ses diplômes ne valent rien et personne ne veut de lui nulle part. Souvenez-vous, les choses étaient fixées : une fois les études finies, il lui fallait démarcher la presse écrite dans l’espoir de trouver un job. Il raconte aujourd’hui avec distance et piquant : « Je me vois encore envoyer des CV à Télé 7 Jours, et ils ne me répondaient pas. Des heures cruelles ».

Alors Nicolas Mathieu enchaîne les petits boulots : stagiaire, salarié en CDD, pigiste, rédacteur web, professeur de soutien scolaire auprès de la plateforme Acadomia. A ce propos, il raconte : « A 34 ans, il commençait à se faire tard dans ma vie. Je donnais des cours de soutien scolaire. J’allais dans le 16e arrondissement [de Paris], j’étais payé par des tickets qu’il fallait ensuite échanger pour recevoir l’argent. Et je passais tous les jours devant une boutique Weston. Les mocassins coûtaient plus cher que ce que je gagnais dans le mois. Je me disais : putain, ça va être dur »

En vérité, l’écrivain explique avoir eu très tôt la conviction que la vie professionnelle « classique » (métro-bureau-dodo) n’était pas faite pour lui. « Faire carrière, mettre toute ma force de travail pour une entreprise, ça me semblait lointain. Faire des livres a toujours été le truc nodal ». Nicolas Mathieu ne rêve pas de carrière, mais de destin. Pourtant il faut bien manger. « Jusqu’à mes 35 ans, j’ai bouffé de la vache enragée, je vivais de petits boulots. Longtemps, j’ai craint de m’être fourvoyé dans la voie de l’écriture. »

« J’ai bossé comme un dingue  »

Qu’importe, il s’accroche. Employé contractuel pour la mairie de Paris, il entreprend l’écriture de son premier roman, Aux animaux la guerre (2014). A cette époque, sa femme est enceinte de leur premier enfant, et le temps lui est compté. Il faut absolument qu’il achève ce roman avant la naissance de son fils, car après, il serait beaucoup plus difficile de s’y consacrer. Alors il se lève tôt, très tôt, écrit, enchaîne avec sa journée de travail, et recommence le lendemain. Et le surlendemain. « J’ai bossé comme un dingue ». Nicolas Mathieu accuse le coup. En 2015, il fait un burn-out et décide de quitter Paris pour s’installer à Nancy. 

La consécration

C’est en quelque sorte d’une entreprise — institution délétère qu’il s’était employé à fuir — que viendra le salut, laquelle marquera un tournant dans son parcours de néo-écrivain. Alors que Nicolas Mathieu est rédacteur des débats, il touche de très près la réalité salariale et les rapports de force permanents qui s’érigent entre les décideurs et les salariés. L’expérience le décille : « J’ai compris que je devais raconter ce que je connaissais. »

Il s’attelle à la besogne, non sans peine. Il change son fusil d’épaule et décide de se consacrer à un projet réaliste. Pour lui désormais, il s’agit de raconter le monde tel qu’il est, et tel qu’il se délite. L’écriture de son deuxième roman est en route. L’histoire qu’il veut raconter est peu ou prou celle qu’il connaît et qu’il a vécue : l’adolescence dans les années 90, dans les villes désindustrialisées de la Lorraine, où tout est mort, où le soleil semble ne jamais plus briller. 

A force d’abnégation et d’acharnement, Nicolas Mathieu achève son roman. Il s’appellera Leurs enfants après eux. Les éditions Actes Sud le reconduisent. Le bouquin sortira en 2018. La même année, son roman remporte le Prix Goncourt. Un triomphe. Le roman est plébiscité. Il admet aujourd’hui : « Ce succès est le paiement de la peine que j’ai eue avant »

Et quelles peines ! Enfant humilié, ado révolté, adulte obstiné. Oui, mais écrivain consacré. 

Bio

1978. Naissance à Épinal. 

1996. Bac L décroché à 10/20. 

1996-2001. Licence d’histoire à Nancy et Master de cinéma à Metz. 

2001. Arrivée à Paris, étudie l’histoire de l’art à La Sorbonne.  

2014. Parution de Aux animaux la guerre (Actes Sud). Prix Erckmann-Chatrian. 

2015. Burn-out. Arrivée à Nancy.  

2018. Prix Goncourt pour Leurs enfants après eux (Actes Sud) paru la même année. 

2022. Parution de Connemara (Actes Sud). 

2024. Parution de Le Ciel ouvert (Actes Sud). 

 

Les romans qui l’ont marqué 

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray. 

Jean-Paul Sartre, La Nausée

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Adèle Deuez
Passionnée de littérature et de philosophie, j’ai signé de nombreuses chroniques pour L’Explorateur Littéraire, avec une attention particulière au style, à la pensée et aux voix singulières.
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