Quand j’ai lu, dans une de mes lectures matinales — le journal, bien sûr — qu’elle avait été rebaptisée la « Salinger 2.0 », j’ai d’abord levé les bras au ciel, roulé des yeux, et peut-être même crié au scandale (sur ce point, précisément, mes souvenirs me font défaut). Aucun écrivain ni aucune écrivaine, aussi talentueux soient-ils, n’arrivent à mes yeux à la cheville du grand — de l’immense — J. D. Salinger. Pourtant, j’ai réussi à trouver suffisamment de ressources en moi pour me contraindre à une attitude très grecque : j’ai suspendu mon jugement. Puis j’ai lu.
J’ai commencé mon voyage en compagnie de Sally Rooney, dans le désordre (la vérité, c’est que j’ignorais encore tout de l’ordre de sa bibliographie).
J’ai donc dévoré son deuxième roman, Normal People (paru en 2021 aux éditions de l’Olivier). Les premières pages m’ont d’abord déconcertée (sans que je puisse néanmoins vous expliquer précisément les raisons de ce sentiment), puis très vite la magie a opéré : identification générationnelle sans doute (Sally Rooney est née en Irlande en 1993), mais pas que.
Sally Rooney a un talent indubitable pour camper des personnages qui n’en sont pas — ce sont des gens comme vous et moi ; ni affranchis ni inféodés, ni héroïques ni lâches, mais pleins de doutes, de craintes, de rêves et d’émotions contradictoires. Bref, des normal people. À l’instar de Holden Caulfield dans L’Attrape-cœur, de Salinger, Connell et Marianne sont des étudiants un peu paumés, incapables de voir à plus de dix ans ni même, d’ailleurs, à moins de dix jours. Puis ils s’aiment, aussi, surtout, sans trouver les mots pour (se) le dire. À situation universelle, émotions universelles : c’est toute la force des romans de l’écrivaine irlandaise que de tirer de l’ordinaire et du franchement banal quelque chose d’essentiellement humain, comme un supplément d’âme.
En quelques jours, j’avais fini le roman (je parie que vous le finirez en quelques jours aussi). J’ai enchaîné, presque sans transition, avec Conversations entre amis (2019, édition française). Convenons que la pire chose qui puisse arriver à un lecteur pleinement satisfait, c’est de courir le risque d’être pleinement insatisfait. C’est donc très fébrilement que je me suis penchée sur son premier roman.
Mais Sally Rooney a ses chevaux de bataille, qu’elle exploite avec brio : les amours impossibles, la difficulté de nommer le désir, cette génération de Millennials tiraillée entre la nécessité d’assurer ses arrières dans un monde en mutation (et disons-le qui, sur beaucoup d’aspects, part franchement en cacahuète) et la volonté de se tailler une vie sur mesure, quelque chose qui, pour une fois et, l’espèrent-ils, une fois pour toutes, leur ressemble vraiment. Car personne ne sait tout à fait ni ce qu’il veut ni où il va, mais tous arrivent finalement quelque part — il le faut bien.
J’ai achevé mon périple avec son troisième et dernier roman en date, à savoir Où es-tu, monde admirable ? (2022), roman (presque) épistolaire entre deux jeunes femmes — l’une romancière exilée à la campagne, l’autre rédactrice pour un magazine littéraire à Dublin — qui enfouissent à grand peine et pour toujours leur jeunesse désormais révolue. Ce roman délectant comporte certaines pages très bien senties, et si bien senties d’ailleurs que je les ai immédiatement placées dans mon panthéon des émotions littéraires.
Pour toutes ces raisons au moins, je consens à vous faire part d’une petite confidence : c’est avec hâte que j’attends de lire son prochain roman. En attendant, et si ce n’est pas déjà fait, je vous invite à vous procurer n’importe lequel de ces trois bijoux. Ce n’est pas une simple invitation, c’est une imploration.