Elly Conway (Bryce Dallas Howard) est l'auteure d'une série de romans d'espionnage à succès mettant en scène Argylle (Henry Cavill). Alors qu'elle coince sur l'écriture de son prochain opus, elle devient la cible de tueurs. Heureusement, elle est sauvée par Aidan (Sam Rockwell), un agent secret. Si on veut la peau d'Elly, c'est parce que ses romans ne sont pas que des fictions. Sans le savoir, elle a couché sur le papier les dossiers les plus sales de la Division, un puissant syndicat du contre-espionnage. Or, son prochain roman risque bien de les couler. Comment est-ce possible ?! Elly est-elle médium ? Est-elle ultra perspicace ? La réalité se plie-t-elle aux lois de son imagination ? Ça expliquerait pourquoi elle voit souvent Argylle à la place d'Aidan. Tout en échappant à leurs poursuivants, l'espion va encourager la romancière à écrire la suite de son histoire. Avec de la chance, ça les mènera jusqu'à la preuve pour enterrer la Division...
Avec un point de départ aussi dingue, on pourrait s’attendre à des rebondissements de dingue. Après tout, on a une auteure qui écrit de vrais événements sans trop savoir comment, et un jeu de superposition entre la fiction et la réalité, comme lorsque Elly voit Argylle à travers Aidan. On va spoiler tout de suite, les suppositions balancées plus haut sont toutes plus excitantes que l’explication fournie par le film (on y reviendra plus bas).
La critique d'Argylle : ça fait « Argh ! Aïe ! »
Avec Argylle, Matthew Vaughn nous sert une variation de ses précédents succès, à savoir la trilogie Kingsman, déjà une déclinaison de James Bond sauce menthe à l’eau, plus vulgaire et moins subtil. Le problème, c’est que depuis le premier Kingsman, Vaughn n’a jamais poussé plus loin sa mise en images, ni aucun thème en particulier. Pire, son dernier film, The King’s Man, a prouvé qu’il n’avait rien à cirer de l’Histoire, ni du bon usage des ruptures de ton (à moins qu’il n’y pige rien).
C’est exactement ce qui se passe avec Argylle. Malgré son point de départ génial, le film n’en fait rien pour se distinguer. Vaughn se contente d’enchaîner les twists en reprenant la même formule que ses Kingsman, voire carrément des scènes entières. Sauf que c’est encore plus bête, à tel point qu’on ne s’adresse plus seulement au grand public, mais carrément aux pré-ados. Bonjour, les méchants bien clichés, la violence excessivement « fake », l’humour de beauf, les twists à la chaîne, et surtout, la lie des productions contemporaines, une action cartoonesque et invraisemblable.
Un cartoon « live » sans vie derrière
Qu’on soit dans la fiction ou dans la réalité, la moitié du film se déroule au ralenti, et tout ou presque est en images de synthèse, depuis la jeep fonçant sur les toits de Santorin dans la séquence d’ouverture, en passant par le chat d’Elly dans ses moments de gloire, jusqu’à un dernier tiers coloré et acrobatique sur fond de musique romantique. Tout le monde passe son temps à avoir l’air cool et badass, et la physique n’a plus rien de réaliste. Impossible, donc, de s’intéresser au sort de quiconque, en particulier Aidan et Elly, protégés perpétuellement par le scénario (la fameuse « plot armor » qui rend invincible).
Argylle ne manque aucune occasion d’afficher sa production value, mais il pue l’indifférence dès qu’il s’agit de raconter son histoire ou de filmer la baston. Matthew Vaughn reste dans sa zone de confort. Il livre un boulot de fonctionnaire pour un résultat routinier, qui ne s’écarte jamais de ce qu’il a déjà fait avant. Ça frôle même l’insulte quand il nous sert à la fin une pirouette rattachant, sans vraiment de sens, ce nouvel univers à celui de… Kingsman. Décidément ! Gageons que, suite au bide du film, le spin-off n’arrivera pas de sitôt.
Le profil de l'auteur dans Argylle (attention, spoiler)
Elly Conway est aussi populaire que J.K. Rowling, tout le monde l’aime, ses romans se vendent par millions, et le merchandising fonctionne à plein tube. D’entrée de jeu, elle est donc une célébrité typique du XXIe siècle : riche et cool, abordable, mais quand même intouchable. Comme quoi, en 2024, à l’ère de l’auto-édition et des réseaux sociaux, les clichés d’il y a 40 ans ont encore la vie dure. Quand même, Madame est un peu boulotte, elle a un chat, fait du yoga, vit recluse dans son chalet en bord de lac et bloque sur son prochain roman. On a tous nos petits problèmes, et ça fait plaisir de voir qu’elle n’est pas différente de nous (euh…).
Quand des tueurs veulent s’en débarrasser à cause de ce qu’elle écrit, on sympathise un peu plus. Comment une gratte-papier sédentaire va pouvoir s’en sortir ? D’abord, grâce à un garde du corps badass (Aidan) qui fait le boulot à sa place. Ensuite, attention SPOILER ! Madame va découvrir qu’elle est un ex-agent amnésique, la véritable Argylle, qui racontait dans ses romans ses missions passées. Depuis l’accident l’ayant privée de mémoire, la Division l’avait couvée et encouragée à écrire ses aventures pour, un jour peut-être, raconter la dernière avant le drame, et révéler où elle avait caché cette maudite preuve. Ses parents, toujours de bons conseils, sont en réalité des membres de la Division.
L’auteure est un mensonge
Précisons d’entrée que, s’agissant d’un film, qui n’est pas sérieux, de surcroît, Elly écrit évidemment des romans de m****. En tout cas, ils sont filmés comme tels. Les incursions dans l’imaginaire de l’auteure sont pétries de raccourcis, de clichés et de fautes de goût (les personnages brisent le 4e mur, le décor change en temps réel, etc.). Ce serait un bel indice sur la nature « fake » de l’auteure Elly Conway, sauf que tout prouve le contraire. Déjà, depuis des décennies, d’autres films de genre traitent la création littéraire avec le même mépris et les mêmes procédés (Le Secret de la Cité Perdue, pour citer le plus récent). Ensuite, quand Vaughn filme l’action supposée « en dur », le bullet time fait la loi, et le chat se transforme en boule de CGI. Réaliste, quoi.
Pour trouver une légitimité dans l’histoire, il faut se tourner vers la dichotomie entre Elly la romancière et Elly l’espionne. Malheureusement, il n’y en a pas. Si le personnage était une vraie auteure mêlée malgré elle à de l’espionnage, elle aurait pu grandir avec cette expérience, découvrir le monde, prendre confiance en elle, etc. En étant une ex-agent manipulée, enfermée dans une vie fictive, elle avait là aussi matière à avancer. On pouvait même expliquer son succès invraisemblable et ses conférences de presse comme étant des mises en scène pour renforcer l’emprise de la Division sur elle. Dans ce cas, retrouver la mémoire serait une délivrance. Elle se redécouvre, utilise ses talents d’espionne pour reprendre le contrôle de sa vie, et à la fin, pourquoi pas, devient une vraie auteure à succès. Sauf que la conférence finale, identique à celle du début, nous confirme que sa notoriété est réelle.
Retour au point de départ
Argylle avait le potentiel pour retourner nos attentes tout en étant un récit moderne sur l’épanouissement de soi. Après tout, À la poursuite du Diamant Vert le faisait bien (mieux) en 1984. Malheureusement, il s’agit vraiment d’un blockbuster contemporain. L’héroïne a tous les dons, et rien de ce qui se déroule sous nos yeux n’a de sens ni d’incidence.
Même Matthew Vaughn y mettait du sien, avant. Dans Kingsman, Eggsy sort de sa condition sociale pour devenir espion. Dans The King’s Man, Lord Oxford s’extirpe de sa retraite par devoir autant que par vengeance. Mais dans Argylle, Elly ne s’accomplit pas ni ne découvre rien de nouveau sur elle. Elle termine le film exactement comme nous l’avons rencontrée. Elle est aussi populaire que J.K. Rowling, tout le monde l’aime, ses romans se vendent par millions, et le merchandising fonctionne à plein tube. Sauf que maintenant, elle est encore bien meilleure que nous, une espionne badass réunie avec ses amis badass et son amour de toujours badass.
À bien y réfléchir, qu’Elly soit écrivaine ne sert strictement à rien. Du début à la fin, l’héroïne n’a pas de moteur pour la motiver, aucun défaut ni problème pour nous identifier à elle. Ne cherchez pas la morale, il n’y en a aucune. L’auteure n’est qu’un gros vilain mensonge. C’est drôle, c’est déjà le cas de la “vraie” Elly Conway, auteure du roman Argylle sorti parallèlement au film. Ce n’était qu’un prête-nom pour un autre écrivain, chargé par le réalisateur de pondre cet outil marketing.
Argylle est un divertissement décérébré qui ne veut rien nous raconter. Jadis, on avait les contes de fées. Aujourd’hui, on a des trucs comme Argylle.
