Imaginez un scénario dans lequel l’Allemagne nazie aurait gagné la Seconde Guerre mondiale. Où Berlin, capitale d’un Reich allant « de l’Atlantique à l’Oural », aurait été soumise aux délires architecturaux d’Albert Speer. Où la guerre froide opposerait en réalité les États-Unis à une Europe entièrement placée sous domination fasciste. Où la « construction européenne » n’aurait pas été le fait du plan Marshall mais de la violence nazie. Bienvenue dans l’univers de Fatherland, de Robert Harris. Un thriller aux allures de roman noir, quelque part entre uchronie et dystopie, qui saura vous tenir en haleine jusqu’à la dernière page.
Enquête dans un Reich victorieux
Le roman s’ouvre en 1964, quelques jours avant le 75ème anniversaire d’Hitler. Dans une Allemagne triomphante, la société est gangrénée par les non-dits, la culture de la délation et la main de fer qu’exerce l’appareil d’État. Xavier March, flic désabusé qui appartient à la police criminelle, doit enquêter sur la mort suspecte d’un dignitaire du régime retrouvé noyé dans un lac. Bientôt, un autre haut responsable nazi à la retraite est retrouvé mort dans d’étranges circonstances. Ce qui s’annonçait au départ comme une simple affaire de routine va rapidement conduire March sur la piste d’un secret inavouable, profondément enfoui sous les rouages de l’appareil totalitaire.
Au niveau international, après des années de tensions et d’affrontements silencieux, l’heure est à la détente entre l’Amérique et l’Europe hitlérienne. C’est dans ce contexte que March, solitaire et cynique, doit faire équipe avec une journaliste américaine qui n’a pas froid aux yeux pour découvrir une incroyable conspiration qui menace non seulement le Reich mais également l’équilibre international. À mesure que l’enquête progresse, les révélations deviennent de plus en plus insupportables et vous obligent à deux constats aussi poignants qu’indiscutables : d’abord, l’Histoire est toujours réécrite par les vainqueurs ; ensuite, n’importe quel régime et n’importe quelle société sont prêts à tout pour maintenir l’ordre établi, quel qu’il soit.
Rigueur historique et scénario crédible
Dans ce roman, Robert Harris laisse entrevoir son passé de journaliste politique. En effet, l’intrigue policière repose en permanence sur un sens aigu du détail ainsi que sur une véritable rigueur historique et politique. Loin de se baser sur une hypothèse bancale pour revisiter l’Histoire du XXème siècle, Harris n’imagine pas seulement une Allemagne nazie victorieuse, il s’appuie sur des recherches minutieuses pour décrire un cadre tout à fait crédible : les projets architecturaux faramineux, l’effacement des crimes nazis, les tensions diplomatiques et le recentrage de la guerre froide… tout y est. Jusqu’à l’effroyable logique d’un État fasciste qui continue de fonctionner à plein régime et de maintenir sa domination d’une main de fer sur tout un continent.
Thriller et dystopie
Dans Fatherland, Harris manie le suspense typique d’un polar et l’angoisse existentielle propre aux dystopies. Le rythme est effréné, les dialogues ciselés, les chapitres courts et les rebondissements implacables. Mais la force de l’ouvrage réside surtout dans la puissance des thèmes abordés : la manipulation de l’Histoire, la banalité du mal, la culture de la délation, la corruption, la spoliation, l’omniprésence de la propagande et le rôle du mensonge dans la perpétuation d’un régime autoritaire.
Avec March, cet anti héros tourmenté, vous vous embarquez à corps perdu dans cet univers entre uchronie et dystopie. Cet homme brisé, divorcé et ignoré par son fils est à la fois fasciné et horrifié par le système qu’il sert. Vous ressentirez vous aussi son désarroi face à la mécanique implacable d’un État auquel il a pourtant consacré sa vie, d’abord comme soldat puis comme policier. Mais vous finirez par admirer son courage pour affronter, contre vents et marées, des vérités que le commun des mortels aurait préféré ignorer.
Où s’arrête la fiction et où commence l’Histoire ?
Style efficace, intrigue captivante, dimension historique : Fatherland vous propose un voyage passionnant dans une réalité alternative qui glace le sang. Jusqu’à la dernière page. Mais la sobriété et la finesse avec lesquelles sont abordés certains thèmes transcendants (Holocauste, déni, collaboration) le dotent d’une dimension particulière. En lisant ce livre, vous serez obligés de vous interroger sur les dérives possibles de l’Histoire et sur ses limites. Car au-delà de l’enquête policière et de l’émotion du thriller, Harris vous pose indirectement une question de taille : que reste-t-il de l’humanité quand celle-ci renonce à la vérité au profit de la stabilité ?
Si vous aimez l’Histoire, les thrillers, les uchronies, les dystopies ou le roman noir, vous serez séduits par Fatherland. Et si vous décidez de vous plonger dedans parce que vous n’aimez qu’un seul de ces genres, vous n’allez pas être déçus : ce livre pourrait bien vous surprendre. En le refermant, vous pourriez bien vous rendre compte que l’Histoire n’est pas une science figée et qu’elle dépend essentiellement de ceux qui la racontent. Et si, comme dans Le Maître du Haut Château, de Philip K. Dick, Fatherland critiquait aussi, en creux, les démocraties occidentales ainsi que tous les régimes vainqueurs et hégémoniques, quels qu’ils soient ? Pardon, officiellement c’est « juste un polar ».