John Trent (Sam Neill) est un enquêteur cynique et cartésien, spécialisé dans les fraudes à l’assurance. Une maison d’édition lui demande de retrouver l’écrivain d’horreur Sutter Kane, leur plus grosse tête de gondole, disparu subitement. Trent accepte, tout en flairant un coup de pub pour booster les ventes du romancier. Ses livres déjà publiés ont généré un culte malsain et une hystérie grandissante auprès de ses lecteurs. Les médias parlent de mouvements de foules, de violences et de meurtres, que le détective s’imagine être aussi une opération de comm’. Après avoir trouvé une piste, il prend la route pour la ville de Hobb’s End, scène principale des écrits de l’auteur. Le voyage sera peut-être sans retour. Les événements inexplicables et terrifiants s’y déroulant risquent de faire basculer la santé mentale de Trent, et la fiction en laquelle il ne croyait pas, d’ouvrir les portes du monde réel à un fléau inimaginable…
Sorti en 1995, L’Antre de la Folie est réalisé par John Carpenter, déjà responsable de films cultes comme Halloween, The Thing et New York 1997. Cet opus mémorable fait suite à un gros projet s’étant planté au box office en 1992, Les Aventures d’un homme invisible avec Chevy Chase. Le réalisateur revient à un budget plus modeste, fort d’un scénario original et malin, qu’il avait pourtant refusé trois fois. Il en fera l’un de ses meilleurs films, à la fois terrifiant, fun et réflexif.
La critique du film : Carpenter signe l'Apocalypse
Le scénario fut écrit dans les années 1980 par un jeune scénariste, Michael DeLuca, attaché à l’écriture de La Fin de Freddy (1991) et crédité pour l’histoire de Judge Dredd (1995). Par la suite, il fit carrière comme producteur, avec du bon comme du mauvais. Son CV comporte Dark City, Blade, Captain Phillips et S1m0ne, mais aussi des bouses comme le film Perdus dans l’Espace, Ghost Rider et la trilogie 50 Nuances de Grey.
Pour Carpenter, ce film boucle ce qu’il appelle sa trilogie de l’Apocalypse, entamée avec The Thing (1981) et poursuivie avec Prince des Ténèbres (1987). Déformations et horreurs inhumaines risquent à chaque fois de se répandre sur le monde. La menace est biologique dans le premier, ésotérique dans le second, soit un mal explicable puis inexplicable. L’Antre de la Folie s’attaque au point de bascule entre les deux. La fiction est à la fois explication et menace, l’imaginaire puissant de Kane, aidé de forces obscures, contaminant peu à peu la réalité.
« Imagine all the (evil) people… »
L’influence du romancier est puissante et séduisante. Ses histoires horribles ne font pas que manipuler le réel. Elles pourrissent aussi de l’intérieur les lecteurs. D’abord dans leurs cœurs, avec une agressivité et une violence qu’ils ne peuvent réprimer. Plus tard, physiquement, quand le mal devient si grand que le monstre en eux apparaît enfin à la surface.
Trent est d’abord amusé à l’idée de dévoiler une farce à la Scooby-Doo. Il croit que les décors sont reproduits des romans (Hobb’s End, l’hôtel, l’église menaçante), et les événements, mis en scène. Il va déchanter en constatant que les acteurs n’en sont pas, que les monstres sont vrais, et que tout ce qui se passe sort bien des livres. Le trouillomètre crève le plafond quand nous comprenons qu’il est en train de vivre le prochain opus de Kane, qui met carrément un point final à l’Humanité. Les enjeux sont extrêmes, mais le doute nous ronge : qui nous dit que tout n’est pas, hélas, déjà écrit ?
L’Antre de la Folie n’a pas pris une ride
Malgré ses monstruosités graphiques et des concepts flippants, L’Antre de la Folie reste avant tout une œuvre ludique. Le morceau de rock énergique ouvrant le film donne le ton : ça va déménager. Ici, Carpenter aime balader, surprendre et faire sursauter à intervalle régulier, et on lui en saurait gré. Le rythme est enlevé et toutes les scènes sont efficaces, grâce à son sens de la mesure et sa capacité à ne montrer que le nécessaire. Le moment où Trent se tient « au bord de la déchirure » est un bon exemple.
Carpenter est un réalisateur à l’ancienne, partisan des effets de cinéma plutôt que des effets spéciaux. Une nappe sonore, un bon découpage et un éclairage savant mettent mieux en valeur maquillages et effets optiques, employés avec parcimonie. Si L’Antre de la Folie n’a pas vieilli aujourd’hui, il le doit autant à son scénario retors qu’à son sens de l’économie. Carpenter tentera d’innover avec son film suivant, Los Angeles 2013 (1996), à nouveau un gros budget. Hélas, il sera gorgé d’effets et matte painting en CGI maladroits, ridiculisant moult scènes d’actions et plans d’ensemble.
Un grand-huit prophétique, injustement boudé
Carpenter s’attèle ici à un travail ambitieux de remise en cause, à la fois de sa filmographie et du genre, qui aurait pu amorcer un changement de mentalités. Hélas, il n’a pas connu le succès qu’il méritait, au même titre que Last Action Hero de John McTiernan (1993). Malgré leurs atours de divertissements filmiques (comédie d’action pour McTiernan, horreur pour Carpenter), ils posaient les bonnes questions. Ces genres pétris de clichés méritaient d’être réinventés. Hélas, en 1996, c’est une autre approche qui a été retenue pour l’horreur, celle dite « méta » avec Scream de Wes Craven.
L’Antre de la Folie percute davantage. L’effacement de la frontière entre fiction et réalité n’est pas une arnaque ni une farce, mais un enjeu crucial. Et Carpenter tient sa barque avec sérieux, jusqu’à un twist final aussi lucide sur la nature du film que chez Craven. En moins d’une minute, dans un éclat de rire communicatif, on nous révèle le pot aux roses. Malgré tout ce que Trent croyait savoir et les pistes que nous avons suivies, nous faisions tous fausse route. La solution était pourtant littéralement projetée sous nos yeux. Ce qui est fou, c’est que nous ne l’ayons pas envisagé. Il y a vraiment de quoi rire.
Trente ans plus tard, L’Antre de la Folie n’a rien perdu de son efficacité ni de sa pertinence. Un film d’horreur toujours aussi frais, fou et fun, à redécouvrir d’urgence.
Le profil de l'auteur dans Sutter Kane : l'auteur est dieu tout-puissant
Dans L’Antre de la Folie, l’auteur est un dieu au sens littéral. C’est même un dieu du mal, réfugié dans sa propre église aux toits noirs. Sa présence à l’écran est réduite à quelques minutes seulement, comme un privilège accordé aux personnages et aux spectateurs. Pendant ces rares entrevues (dont une dans un confessionnal !), il se décrit lui-même comme une divinité omnipotente. Son argument favori est que ses livres ont plus de lecteurs et de croyants que les récits de la Sainte Bible.
Il y a de quoi enfler des chevilles, certes, mais dans sa position, peut-on parler de complexe divin ? Sa créativité donne vraiment naissance à tout ce qu’il imagine, et son œuvre est un plan machiavélique sur le long terme, pour influencer l’Humanité et l’entraîner sur les rails de sa destruction.
L’écrivain, star polémique
La célébrité de l’auteur est intéressante, ici. Très tôt dans le film, elle entraîne excitation et violence parmi ses fans. Quelque part, cette description était prophétique des dérives de notre société de consommation et de nos modes de communication, surtout concernant le culte de la personnalité et son exploitation par les médias. Kane est si populaire que ses écrits, traduits dans toutes les langues, provoquent ruptures de stocks, puis crises d’hystérie. On croirait presque à une satire des réactions excessives des fanbases contemporaines, prêtes à déclencher l’esclandre sur le net au premier prétexte.
Voyant cela aux infos, Trent croit à un coup de pub. Il aurait encore moins tort de le penser aujourd’hui, les grosses boîtes étant promptes à lancer la hype autour du nouvel auteur « phénomène » à la première occasion. Sauf que J.K. Rowling n’est pas une sorcière. Le pouvoir de Kane par l’écriture est bien réel, et son influence n’est pas toxique, mais carrément maléfique. Elle cache même un niveau de lecture plus profond.
L’artiste derrière l’artiste
L’Antre de la Folie brouille la frontière entre fiction et réalité, mais aussi entre fiction et auteur. Sur le papier, Sutter Kane fait évidemment penser à Stephen King ; c’est même un paronyme, les deux noms ayant une sonorité proche. Il s’inspire également beaucoup de H.P. Lovecraft. Les couvertures et l’écriture de Kane font référence à des créatures innommables et indescriptibles plus anciennes que l’Homme. Ironiquement, ces êtres existent, utilisant l’auteur comme passerelle pour faire basculer leur monde dans le nôtre.
Mais Kane est aussi et surtout un clone évident du réalisateur. Son allure est copiée-collée sur celle du Carpenter de l’époque, la moustache texane en moins. Outre le caractère introspectif de l’œuvre, déjà évoqué plus haut, la pirouette scénaristique finale est une occasion comme il ne s’en reproduit pas deux fois dans une vie. Et personne ne s’est jamais acquitté aussi bien de la tâche que le cinéaste.
Attention, spoiler !
Dans les dernières minutes de métrage, le héros entre dans un cinéma abandonné, curieux de regarder la soi-disant adaptation filmée du livre. Stupéfait, il se retrouve devant le vrai film L’Antre de la Folie, celui que nous venons de regarder. Oui, Trent est bel et bien un personnage de fiction, comme le lui avait révélé Kane. Sauf que ce n’était pas la fiction qu’il croyait.
À travers les derniers mètres de bobines, c’est le dieu du film qui se manifeste. Carpenter, le véritable créateur caché tout ce temps sous les traits de Kane, avoue son existence à sa créature. Eh oui ! En définitive, tout n’était qu’un film. Le scepticisme du personnage est alors balayé en même temps que sa santé mentale. À moins qu’il ne s’agisse d’un fou rire de soulagement. Après tout, puisque ce n’est qu’un film, qu’y a-t-il de réellement grave ?
Si Trent avait eu le temps de se ressaisir avant le générique de fin, il aurait sûrement pris la peine de regarder vers nous, histoire de faire voler en éclat le quatrième mur.