Un jeune type paumé. Baladé entre les bas-fonds de l’Oncle Sam et le fantasme soviétique. Les idées en vrac et la gâchette facile. Et voilà que tout d’un coup, Lee Harvey Oswald, ce personnage improbable, est propulsé sous les projecteurs de l’Histoire. Dans Libra, Dan DeLillo rentre dans la tête de cette figure énigmatique et difficile à évaluer sur l’échelle qui va de victime à bourreau. Ce roman en fait le héros improbable d’un des plus grands complots du XXe siècle et vous projette dans une intrigue marquée par la folie humaine, l’ambition aveugle, les arcanes du pouvoir et le poids du destin.
L’odyssée d’un anti-héros
Dans ce livre fascinant, DeLillo prend un malin plaisir à brouiller les pistes pour essayer de répondre à la vraie question qui se cache derrière l’assassinat de Kennedy : qui est vraiment Oswald ? Au départ, c’est un gamin issu du prolétariat blanc américain, sans père, ballotté entre familles d’accueil et mère instable. Tiraillé entre des idéaux flous et une rage mal exprimée, il s’engage dans les Marines, devient marxiste, passe à l’Est, s’installe à Minsk… puis finit par rentrer aux États-Unis. Le pauvre type est alors pris dans un engrenage improbable mêlant services secrets, CIA, FBI, exilés cubains et Mafia. Tel une marionnette désarticulée, il est ballotté et manipulé au gré des intérêts des uns et des autres et finit par devenir malgré lui le protagoniste d’un complot insensé.
Le lecteur suit ce parcours tortueux pour découvrir au fil des pages comment la conspiration transforme un homme fragile en instrument d’une violence incontrôlée. Sans jamais se prononcer sur la question de la culpabilité, DeLillo livre le portrait d’un Oswald aux multiples visages : un monstre capable de battre sa femme et d’abattre un flic lambda à bout portant, mais également un être humain qui aime ses enfants et croit en la justice sociale. Entre paranoïa, bipolarité et folie des grandeurs, personne n’était jamais entré à ce point dans la tête d’un des assassins les plus célèbres et les plus politisés de notre ère.
Un portrait de l’Amérique des sixties
Spécialiste des contradictions qui déchirent l’Amérique moderne, DeLillo signe avec Libra un chef-d’œuvre noir, plein de suspense et de tragédie, en forme de constat socio-politique implacable sur l’Amérique des années 1960. Le Japon, Cuba, La Nouvelle-Orléans, la baie des Cochons, Minsk, Dallas… Au gré des pérégrinations d’Oswald, le roman devient une véritable fresque. Dans l’intimité des conspirateurs, vous découvrirez les failles des services de renseignements, une multitude de personnages ahuris avec leurs alias et leurs fausses identités, ainsi que toute la puissance d’un Deep State en plein essor. Vous verrez comment Oswald, transformé en jouet du destin, devient l’incarnation d’un homme piégé par des forces qui le dépassent et tirent les ficelles.
La force du roman réside principalement dans l’alternance entre scènes réalistes et plongées hallucinées dans les confins d’esprits tourmentés. Il en ressort une autopsie du complot le plus célèbre du siècle dernier mais également un décorticage de l’absurdité qui meut parfois nos motivations les plus intimes. Avec son style incisif qui vous attrape, DeLillo nous plonge, page après page, vers l’abysse et à chaque paragraphe, une évidence : nous vivons dans un monde où tout est calculé mais où personne ne contrôle rien.
Complot, manipulation et pauvres diables
Libra est une plongée dans l’absurde, les enjeux du pouvoir et le labyrinthe de la conspiration, marquée par une réflexion poignante : « Un complot est tout ce que n’est pas une vie ordinaire. C’est un jeu intérieur, froid, précis, concentré, et à jamais séparé de nous. Nous représentons l’imperfection, nous les innocents, essayant d’extraire un sens grossier aux bousculades quotidiennes. Les conspirateurs ont une audace et une logique qu’on ne peut atteindre ».
En filigrane, l’auteur nous livre aussi sa version des faits. Par exemple, il n’oublie pas de rappeler que la totalité des protagonistes et des personnages secondaires impliqués de près ou de loin dans cette affaire, y compris dans les rangs du pouvoir, ont mystérieusement passé l’arme à gauche dans les années suivant l’assassinat de JFK. Pour DeLillo, le complot contre Kennedy a été une suite d’incohérences qui ont malgré tout atteint leur but, grâce aux manigances d’une série de personnages aussi instables qu’improbables mais surtout, en dernier ressort, grâce à la chance.
On a souvent reproché à DeLillo la complexité narrative de l’ouvrage ou la multitude de personnages qu’il met en scène mais c’est justement toute sa force : plus vous avancez dans cette histoire, plus le récit devient énigmatique, comme Oswald. À l’instar de l’excellent film d’Oliver Stone (JFK, 1991), Libra dépeint merveilleusement le chaos d’une époque où n’importe qui peut devenir un pion sans le savoir et être utilisé à des fins qui le dépassent.
Tout sauf un roman de plage
Soyons francs, vous ne tenez pas là le roman de plage idéal que vous pourrez lire en vous arrêtant toutes les vingt lignes pour siroter votre Spritz, railler la bedaine ou les poils dans le dos du type devant vous ou barbouiller de crème solaire le visage de vos enfants. En revanche, vous découvrirez une plongée passionnante dans l’un des grands mystères de l’Histoire du XXe siècle, avec au-delà de l’intérêt historique, une réflexion plus profonde : comment un homme peut-il se retrouver piégé dans un rôle que d’autres ont écrit pour lui ?
Si vous êtes prêt à découvrir les zones d’ombre de l’Amérique et à rentrer dans la tête de l’assassin le plus célèbre (et le plus manipulé) de l’Histoire américaine, jetez-vous dans ce livre la tête la première. Suspense, réflexion et vertige assurés.