Joan Wilder (Kathleen Turner) est une auteure à succès new-yorkaise, spécialisée dans l’aventure et la romance à l’eau de rose. Dans la vraie vie, Joan vit seule avec son chat. L’aventure, elle ne connaît pas. La romance, encore moins, alors qu’elle est capable de s’émouvoir jusqu’aux larmes à la simple idée de l’amour, le vrai. Un jour, elle reçoit une lettre de sa frangine, en Colombie. Le même jour, ladite sœur l’appelle, affolée. On l’a kidnappée, et ses ravisseurs la laisseront repartir en vie uniquement si Joan apporte l’enveloppe à Carthagène. Dès son arrivée, tout part en vrille. Le secret dans l’enveloppe, une carte vers un mystérieux trésor, est convoité par Zolo (Manuel Ojeda), un colonel qui n’hésitera pas à tuer pour s’en emparer. Égarée dans l’arrière-pays, la belle doit embaucher un guide. Sa seule option est Jack T. Colton (Michael Douglas), un expat’ américain un peu brigand sur les bords. Mais la route est longue, encore plus lorsqu’on a aux fesses une armée zélée et un espion des kidnappeurs (Danny DeVito). Peut-être que Joan et Jack pourraient trouver le trésor, et s’en servir comme monnaie d’échange contre leurs poursuivants…
À la Poursuite du Diamant Vert, c’est l’histoire d’un succès que personne n’a vu venir. Le film a été le premier carton de Robert Zemeckis, avant qu’il n’aille tourner Retour vers le Futur. Il a permis à Michael Douglas, producteur et acteur, de s’imposer enfin au cinéma. Pour finir, son script malin a été écrit par Diane Thomas, passée du jour au lendemain de serveuse à l’une des scénaristes les plus en vue d’Hollywood. Une carrière hélas de courte durée, mais nous y reviendrons. D’abord, célébrons le quarantième anniversaire d’un film de référence, où l’action et l’aventure épousent efficacement romance et comédie.
La critique du film : une aventure taillée dans le diamant
Le film s’ouvre comme beaucoup d’autres du même genre, sur un fantasme de l’écrivaine. Joan achève l’écriture du dernier chapitre de son nouveau livre, une romance sur fond de western. Les dialogues et la narration sont niais autant que drôles. Il y avait matière à tourner ça en ridicule. Sauf que la séquence bénéficie de la cinéphilie et du talent de son réalisateur.
Cadrage, photographie et déco, tout est de qualité. À tel point que si l’on coupait le son, on pourrait se croire dans un film de Sergio Leone ! À la poursuite du Diamant Vert annonce la couleur dès le départ. On n’a pas affaire à une parodie, mais à un pastiche. C’est une farce, certes, mais racontée sérieusement. Un vrai film de cinéaste, qui connaît ses classiques et sait jouer avec sans les singer. Une tendance poursuivie pendant toute l’aventure.
Pour l'amour du genre
Nous ne sommes pas dans Indiana Jones (rapprochement facile opéré par le marketing). L’intrigue est humble, pour ne pas dire mince, quant au trésor, tout est dans le titre. Joan et Jack vadrouillent en pleine jungle et se chamaillent, le temps de se connaître entre deux péripéties. Ils sont rattrapés régulièrement par Zolo, colonel d’opérette qui n’a jamais plus d’une quinzaine d’hommes avec lui. Et quand ce n’est pas Zolo, c’est Ralph, l’émissaire des kidnappeurs. Le pauvre fait penser à Vil Coyote, vu sa manie de rater le duo de peu, et de prendre des coups à leur place.
Les fusillades, les bastons et les poursuites se font petites, mais ça fait ressortir d’autant mieux leur efficacité et leur humour. Malgré ce manque d’envergure, et bien qu’il soit encore « vert », Zemeckis prouve qu’il sait emballer l’action, ainsi que les plans d’ensemble sur les vallées éclatantes d’Amérique latine. Rendons aussi hommage à la bande originale parfaitement assortie, due à Alan Silvestri, qui assurera ensuite les compositions de Retour vers le futur, Predator, Abyss… jusqu’aux derniers films Avengers !
Dieu merci, le casting a toujours l’air à sa place. Malgré l’exubérance et l’incongruité des situations, Douglas et Turner sont impeccables (et même DeVito). La romance naissante entre Joan et Colton, le cœur du film, n’en est que plus touchante et crédible.
Toujours aussi juste et drôle qu'en 1984
Quant à la comédie, elle fonctionne du tonnerre, sur le même mode que le pastiche d’ouverture. Le scénario de Diane Thomas détourne ou retourne régulièrement contre elle-même une situation type du film d’aventure, pour en faire un instant de comédie jamais parodique.
Les fantasmes fleur-bleue de Joan la romancière se heurtent à la dure réalité des mares d’eau boueuses de Colombie, et surtout à Jack Colton. Le bonhomme n’a rien d’un prince charmant (en tout cas, au début), et il préfèrerait se barrer en voilier loin de ce bourbier. Ralph ne sert à rien d’autre qu’à rire à ses dépens, mais il ne manque pas une occasion avec ses contre-exploits dignes d’un Charlot rondelet. Quant aux narcos, réputés rudes et machos, on vous laisse la surprise.
Le couple est maladroit et drôle, mais Joan et Jack finissent par se trouver, à la fois eux-mêmes et l’un l’autre. Une conclusion courue d’avance, mais ne dit-on pas que le cheminement compte plus que la destination ? À la Poursuite du Diamant Vert sait se montrer drôle tout en se prenant au sérieux. Une qualité qu’on trouve rarement dans les films d’aventure récents y faisant référence, directement ou non (Le Secret de la Cité Perdue, Argylle).
Fun fact : Le film connut une suite en 1985, Le Diamant du Nil, produite rapidement pour surfer sur le succès du premier. Si elle ne lui arrive pas à la cheville, elle a le mérite de poursuivre et de conclure sur une bonne note les aventures de son couple vedette.
Le profil de l'auteure Joan Wilder : du rêve à la réalité, et vice-versa
Joan Wilder, écrivaine fleur-bleue, ne connaît l’aventure que dans son imagination. Par la force des choses, elle va devenir une aventurière digne de ses romans, trouver un trésor, vaincre des méchants et tomber amoureuse. Ça peut sembler cliché, mais réfléchissez. On est en 1984, une époque où les femmes sont rarement des héroïnes d’action, en tout cas dans une grosse production. Demandez à James Bond ce qu’il en pense. Même avec un doctorat ou un permis de tuer, au pire, les femmes sont des potiches, au mieux, des faire-valoir. Le surnom de « Bond girls » veut tout dire. Sans lui, elles n’existent pas.
Il faut dire aussi que les auteurs de films d’aventure et d’action sont généralement des hommes. Or, Joan Wilder est née de l’imagination d’une femme, Diane Thomas, scénariste débutante. Elle a écrit le script dans sa trentaine, entre deux pointages à son boulot de serveuse. On sent qu’elle y a mis autant de passion et de cœur que son héroïne dans ses écrits. Elle a surtout une approche qui sort du lot, révélée de sa propre bouche en interview : elle voulait écrire l’histoire d’une femme qui devient sa propre héroïne, au propre comme au figuré. Mission réussie, et réciproquement.
L'auteure de fiction, reflet de la scénariste
Joan n’est pas une femme d’action. Ses réactions comme ses préjugés sont crédibles autant que drôles : sursauter, crier, demander naïvement son chemin à un narco armé jusqu’aux dents, etc. Toutefois, elle se sert de son imagination et finit par s’adapter aux poursuites et aux fusillades, jusqu’à même vivre de curieux et savoureux rappels de ses propres histoires.
À la Poursuite du Diamant Vert ne surexploite pas le rapport entre fiction et réalité. Bien au contraire, il n’y en a pas, et les similitudes sont dues au hasard, pas à la Providence. L’intrigue ne s’articule pas autour de la demoiselle, laquelle n’est pas déjà taillée pour ce qui l’attend (au contraire d’Argylle). C’est même pire quand la scénariste s’amuse à faire marcher ou foirer un rapprochement, d’un air complètement aléatoire. Tantôt, Joan devine la cachette du trésor, parce qu’elle a fait la même chose dans l’un de ses livres. Tantôt, Zolo rejoue le face-à-face final de son dernier roman, mais les choses ne se passent pas comme elle l’avait imaginé. Malgré tout, c’est bien l’aventure qui va la changer en quelqu’un de meilleur, et la gratifier au passage d’une romance apaisante pour l’âme.
Créatrice d’une héroïne de fiction, Joan vit des aventures dignes de son avatar littéraire, mais elle devient aussi, enfin, l’héroïne de sa propre vie. C’est également le cas de Diane Thomas, dans une réciprocité amusante. Si Miss Wilder est une professionnelle de l’écriture qui se transcende dans la vraie vie, Diane Thomas devient une professionnelle de l’écriture grâce à son premier scénario, lequel la sort de sa vie de serveuse.
La femme parfaite est vulnérable
Thomas est rapidement propulsée sur la A-list des scénaristes les plus en vue à Hollywood, au point d’être attachée un petit temps à l’écriture d’un nouvel Indiana Jones. Hélas, un tragique accident de voiture la tue à 39 ans, un an après la sortie du film, mettant fin prématurément à une carrière prometteuse. (Elle n’était même pas au volant… Où est la Providence, dans ces moments-là ?) Heureusement que son esprit vit toujours à travers ce film et son héroïne. En dépit de la folie caractéristique et du second degré typiques d’une production des années 1980, Joan emprunte beaucoup à Diane, et elle est loin d’être « stranger than fiction ».
On le doit à l’écriture de Thomas, mais aussi à son interprète, Kathleen Turner, qui brille de grâce et de drôlerie seulement trois ans après son premier rôle au cinéma (dans Body Heat en 1981). Elle donne réellement vie à ce personnage naïf, touchant et vulnérable, mais source d’une force insoupçonnée. Et malgré le dur contact avec la réalité, les kidnappings et les coups de feu, les flaques de boue et les chutes d’eau, Miss Wilder a su garder des rêves plein la tête et l’amour dans son cœur. Quarante ans plus tard, dans le monde dans lequel nous vivons, ce sont des qualités d’autant plus précieuses. Quel soulagement de voir qu’à la fin, elle est récompensée pour ça.