La littérature peut-elle fusionner avec le jeu vidéo ? Les mots peuvent-ils devenir des items, et l’écriture, une mécanique de jeu ? Aujourd’hui, on va parler de XIII, sorti en 2003, une adaptation en vue à la première personne de la bande dessinée éponyme. Plus que des mots, c’est carrément tout le format de la bédé belge qui se retrouve transposé à l’écran avec brio. Un exploit encore inégalé aujourd’hui.
À l’origine, XIII est une série de bande dessinée, créée par Jean Van Hamme au scénario et William Vance au dessin, et publiée pour la première fois en 1984 dans Spirou. Inspirée des thrillers politiques à l’américaine, elle suit un héros amnésique embarqué malgré lui dans une vaste conspiration d’État. Succès immédiat, la série a connu de multiples suites, spin-offs et reprises, et continue encore aujourd’hui sous la plume d’autres auteurs. Ubisoft a choisi d’adapter les cinq premiers tomes, avec l’ambition de faire de la bande dessinée un jeu vidéo à part entière.
Un jeu de tir à la treizième première personne
XIII est un FPS développé par Southend Interactive et édité par Ubisoft Paris. Sur le papier, rien de révolutionnaire, avec un héros amnésique, une conspiration, des flingues à gogo et une progression par niveaux.
Côté gameplay, pour un titre de 2003, on reste sur du (très) classique. L’arsenal est varié et agréable à prendre en main : arbalète, fusil à pompe, M16, Magnum .44, lance-roquettes, etc. Conventionnel, mais hautement satisfaisant, d’autant que la maniabilité est intuitive et fluide. Les niveaux sont très courts, ce qui maintient un rythme nerveux, idéal pour des parties rapides. Ajoutez quelques mécaniques sympas, notamment la possibilité de prendre quelqu’un en otage pour se protéger.
Pourtant, XIII sait se montrer agaçant, surtout dans ses phases de furtivité. C’est vite « game over » si vous ne tuez pas les gardes qui vous ont repéré avant qu’ils ne donnent l’alarme. Comme ils ont vingt-dixièmes à chaque œil, faites gaffe. Il faut aussi compter avec des boss qui se résument tous à un ennemi surarmé, à la jauge de vie gonflée, qui cavale partout comme une fouine sous crack. Il est alors possible de mourir plusieurs fois d’affilée. Cela devient vite rageant quand le système de sauvegarde se contente de checkpoints mal agencés, souvent trop espacés entre eux.
Ces soucis n’empêchent pas XIII d’avoir acquis une fanbase solide, au-delà des amateurs de la bande dessinée. Malgré ses faiblesses, il n’y en a pas deux comme lui.
Une véritable bande dessinée interactive
Pour rendre hommage à la bande dessinée, XIII a recours au cel-shading, technique graphique pour donner aux modèles 3D un rendu « cartoon ». Le procédé n’est pas nouveau (popularisé par Jet Set Radio en 2000), et il est depuis largement utilisé, que ce soit dans des adaptations de mangas (Naruto, Dragon Ball, One Piece) ou d’autres productions comme The Legend of Zelda: The Wind Waker (2002) ou Prince of Persia (2008).
Mais là où XIII fait la différence, c’est dans sa manière d’exploiter ce style, pour épouser littéralement l’esthétique de la bande dessinée franco-belge. Plus qu’une direction artistique, il devient une logique de mise en scène. Tout dans le jeu rappelle l’origine papier de l’œuvre :
- Les dialogues n’apparaissent pas en sous-titres, mais dans des bulles.
- Les cinématiques utilisent des split screens dynamiques, véritables planches vivantes.
- Après une explosion, le cadre blanc de la « case » tremble et déborde de l’écran.
- Les tirs lointains ou les chutes d’ennemis sont mis en valeur par des encarts instantanés, tels des gros plans illustrés.
- Les onomatopées envahissent l’action : « Boum », « Crash », ou « Nooon ». Dans les phases furtives, elles deviennent un outil de gameplay : les « tap tap tap » des pas ennemis grossissent et se déplacent à l’écran selon leur position et leur distance. Plutôt qu’un sixième sens artificiel façon Assassin’s Creed ou Batman Arkham, c’est une traduction diégétique et élégante de l’attention du héros.
Même les flashbacks laissent souvent au joueur une petite liberté pour explorer, donnant l’impression de participer, de les avoir vécus, plutôt que de simplement regarder. Peu de jeux avant ou après auront poussé aussi loin cette idée d’une bédé vivante. À la rigueur, on pourrait citer les cinématiques « style comics » des jeux Max Payne de Remedy. Cependant, aucune autre œuvre que XIII n’a si bien intégré cette esthétique au gameplay.
Le prix de l’exception
Malgré ses qualités, XIII n’a pas rencontré le succès commercial espéré. Les ventes furent trop modestes pour justifier une suite. Pourtant, le jeu finissait sur une fin ouverte, ce qui était logique, puisque la bande dessinée comptait encore de nombreux volumes.
Vingt ans après, aucun autre titre n’a réussi avec tant de justesse à faire de la bande dessinée une expérience interactive. XIII ne fait pas que transposer un style, et de le plaquer par-dessus un gameplay. Il transpose l’œuvre entière, l’adaptant intelligemment à l’interactivité permise par le jeu vidéo. Certes, il modifie le rythme du récit quand il le faut, mais il respecte son esthétique, ses codes et son atmosphère, au point de donner au joueur l’impression de lire et de jouer en même temps.
XIII eut droit à un remake en 2021, mais malheureusement, il en est la parfaite contradiction. Suite à un développement chaotique, de nombreux bugs gâchèrent le plaisir de jouer, et son orientation artistique s’avéra plus lissée et générique. Tout ce qui faisait le charme unique de XIII, le cel-shading et la plupart des cadres et des onomatopées, a disparu. Une nouvelle preuve que l’original, et surtout son succès au fil du temps, ne tenait pas qu’à sa technique, mais à sa vision unique.
XIII, une bédé à jouer
Simple à prendre en main et inventif dans sa forme, XIII est un jeu qui se joue autant qu’il se lit. Et c’est bien pour ça qu’il reste, deux décennies plus tard, un exemple inégalé d’union entre littérature dessinée et jeu vidéo. Il prouve qu’il est possible de donner une seconde vie à un médium en l’immergeant dans un autre. Ici, le jeu épouse la logique interne de la bédé, jusqu’à transformer son langage en mécanique ludique. Contrairement à ce que suggère son remake, une véritable alchimie est donc possible entre littérature dessinée et jeu vidéo. XIII demeure un bon jeu, et c’est une expérience à redécouvrir dès que possible.
Pour les curieux, le jeu existe sur PC, PS2, GameCube et Xbox. Il est trouvable sur consoles à peu de frais chez les revendeurs ou sur le net. Et si vous êtes l’heureux possesseur d’une vieille Xbox 360, sachez que la version Xbox est rétrocompatible sur ce modèle (mais pas sur les machines suivantes de Microsoft). Vous pouvez donc jouer à XIII dans une version un poil plus belle et clairement plus fluide. Tentez-le à l’occasion. C’est le cas de le dire.