Voyage en misarchie d’Emmanuel Dockès : un essai pour tout reconstruire

Imaginez qu’au lieu de vacances sur un transat aux Maldives ou d’un trek en Patagonie, on vous propose un voyage dans un pays où toutes les hiérarchies ont disparu. Un endroit où les chefs sont inutiles, les lois, suspectes et le pouvoir, une mauvaise plaisanterie. Non, ce n’est pas un délire alcoolisé de fin de soirée, mais bien la trame de Voyage en misarchie, le roman d’Emmanuel Dockès. Bouclez votre ceinture, vous vous apprêtez à découvrir un monde où les institutions modernes sont dégommées une à une avec une imagination débordante pour bousculer toutes vos certitudes.

Voyage accidentel en Utopie

Avec un point de départ à peine pompé sur le scénario de Lost (crash aérien en terre inconnue), le roman vous invite à suivre un narrateur anonyme, prof de droit (comme l’auteur), qui se retrouve dans un pays lointain où tout ce qui nous semble immuable – État, lois, autorité, codes moraux – a été joyeusement expédié aux oubliettes. Au fil des pages, le Candide moderne de Dockès va explorer les recoins de cette société insolite qui a banni toute forme d’autorité et de domination pour privilégier le consensus, l’autonomie et une certaine forme de liberté radicale jusque dans la vie de tous les jours.
Mais attention, ce roman en forme d’essai – ou cet essai romancé, au choix – n’est pas un conte de fées pour autant. La misarchie, que l’auteur définit comme un « régime dont le principe est une réduction maximale des pouvoirs et des dominations » n’est ni un paradis ni un enfer : c’est un miroir qui nous renvoie nos propres incohérences en pleine poire. Avec Dockès, vous serez invités à réfléchir, à sourire et à grincer des dents. Et parfois tout ça en même temps.

Un juriste pour dynamiter les institutions

Professeur de droit « engagé » dixit la quatrième de couv’, Dockès est connu pour ses travaux sur les questions sociales (décroissance, droit des travailleurs) et s’interroge notamment sur les relations de pouvoir dans notre société. Ici, il troque sa casquette d’universitaire pour la plume incisive et audacieuse d’un romancier qui s’inscrit dans une tradition de pensée rebelle « pour tout reconstruire », comme l’indique le sous-titre éloquent de l’ouvrage.
En s’appuyant sur ses connaissances juridiques, l’auteur imagine un autre monde dont il décrit le fonctionnement, les dynamiques, les subtilités et les dilemmes. Ici, pas de style aride : le roman vous invite au contraire à suivre avec humour les pérégrinations d’un Monsieur Tout-le-monde, âgé de la quarantaine et bedonnant, qui est propulsé dans un monde sens dessus dessous où il peut laisser libre cours à ses fantasmes (notamment sexuels) tout en découvrant qu’un autre modèle de société est possible.

Le mirage d’une société alternative radicale

Qualifié par Frédéric Taddeï de « livre le plus dingue de l’année » lors de sa sortie (chacun fera ce qu’il veut de cette référence), Voyage en misarchie invite à mettre nos rêves à l’épreuve de la réalité. Car Dockès ne se contente pas de jeter en vrac des idées sur l’avenir de la démocratie : il pousse le raisonnement jusqu’au bout pour analyser toutes les conséquences de ce modèle alternatif. Que se passe-t-il quand la hiérarchie disparaît ? La collaboration s’impose-t-elle naturellement ou l’anarchie guette-t-elle ? Car oui, chaque solution entraîne son lot de complications.
En lisant ce livre, vous réexaminerez aussi vos propres valeurs. Si vous êtes de ceux qui pestent contre la bureaucratie et les abus de pouvoir, seriez-vous capable de renoncer au confort que vous procurent certaines institutions ? Certes la misarchie peut faire rêver, mais elle peut aussi être assez effrayante : disparition de la famille, quasi-disparition de la propriété privée, majorité sexuelle pour les enfants, traçage de toutes les transactions financières (y compris les achats les plus insignifiants), interdiction de l’investissement privé, taux d’imposition frisant les 100%, sexualité effrénée, consommation massive d’insectes dans l’alimentation… C’est là toute la force du livre : il ne cherche pas à vous convertir à cette utopie mais à faire tanguer vos convictions, à vous faire réfléchir et à remettre en question ce que vous tenez pour acquis.

Utopie, dystopie et agenda 2030

Attention : Voyage en misarchie n’est pas un roman d’évasion. Ce n’est pas non plus un essai de philosophie ou de droit. C’est un ouvrage hybride qui captive autant qu’il dérange parce qu’il utilise un ton léger pour poser des questions profondes. Tout à la fois ludique, sérieux, provocateur voire caricatural par moments, le style de Dockès rend l’utopie crédible sans pour autant la sacraliser et manie l’humour pour éviter toute lourdeur philosophique.
Quelque part entre l’Utopie de Thomas More, les dystopies contemporaines et le scénario apocalyptique promis par l’Agenda 2030, ce livre est un électrochoc. Il vous rappelle qu’il est encore permis de penser autrement et d’imaginer l’impensable. C’est peut-être même la seule façon de savoir où l’on va. Ou de savoir où on ne veut pas aller.
Si vous aimez que l’on secoue vos certitudes, n’hésitez pas à vous plonger dans cette lecture et à réfléchir aux vraies questions que pose l’auteur : êtes-vous prêts à vivre autrement ? Et si oui, à quel prix ?

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A propos de l'auteur ...

Antoine Robardey
Traducteur. Expatrié depuis près de vingt ans. Allergique par principe aux modes, aux lieux communs, au prêt-à-penser et au métro-boulot-dodo.
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